Il y avait
devant moi cette femme aux yeux fermés, allongée
de tout son long sur un banc, que plus jamais je n’oublierai.
Etait elle morte ? Ou vivante ? Agonisante peut-être
? Un visage aux traits fins, un nez long et étroit,
une bouche étonnement charnue et pulpeuse, des paupières
délicates, presque transparentes, des pommettes saillantes,
un teint de porcelaine raffinée, comme celle de chine
que l’on n’ose à peine toucher. Le visage
de cette femme est à tout jamais gravé en moi.
Sans doute parce qu’à un certain moment elle
souleva doucement les paupières, comme un lourd rideau
de scène se lève au début d’un
spectacle, et me fixa sans que pour cela ses prunelles ne
fassent aucun mouvement. Son regard me transperça comme
une fine lame d’acier, aussi froid qu’une banquise,
aussi puissant et précis qu’un rayon laser, aussi
triste et misérable que celui d’un enfant abandonné.
J’étais mal à l’aise mais à
la fois curieuse et conquise, compatissante, prête à
lui tendre la main. Il faisait très froid ce matin
là, un léger crachin annonçait le plein
de l’automne et rafraîchissait le fond de l’air.
Je me demandai si la femme avait passé la nuit là,
à moitié dévêtue, sur cette petite
place découverte où le vent s’amusait
à tourner en rond par bourrasques plus ou moins fortes
suivant les saisons. En ce mois d’octobre les quelques
arbres étaient démunis de leurs dernières
feuilles, le bruit de la petite fontaine dont le jet restait
pareil à lui-même nuit et jour, donnait une note
de gaîté insolite grâce à un son
cristallin et vif. La femme, dans un mouvement ralenti, se
leva, dépliant ses membres un à un comme si
un marionnettiste invisible l’animait avec dextérité,
mais sans pour cela lui enlever sa rigidité. Elle me
regardait mais ne me voyait pas, j’étais transparente.
A deux reprises je lui demandais si elle voulait venir prendre
un café chez moi, j’habitais tout près
d’ici et elle pourrait se reposer un peu. Elle ne réagit
pas, je n’étais pas certaine qu’elle m’eut
entendue, mais lorsque je me mis en marche elle me suivit.
J’abandonnais donc mes projets immédiats, ma
boutique pouvait attendre, il y avait si peu de clientes en
ce moment, à peine de quoi vivre.
Je rallumais les radiateurs, j’ouvrais les rideaux afin
qu’un peu de lumière du jour éclaire le
salon, et comme la femme restait debout, figée, au
milieu de la pièce, je la pris doucement par les épaules
et avec une légère pression je la fis asseoir
dans le canapé. Elle s’y effondra et se mit à
pleurer, comme si le seul contact de mes mains avait déclanché
le réveil de sa souffrance.
Comme elle tremblait je lui couvris les épaules d’un
plaid qui se trouvait là. Je me demandais s’il
fallait appeler la police, je pensais qu’elle avait
été agressée ; j’optais pour un
coup de téléphone à Jérôme,
un docteur me paraissait plus urgent que les forces de l’ordre.
Dès qu’il arriva l’atmosphère de
catastrophe se dissipa ; il avait les gestes justes, le regard
calme et démuni de tout étonnement ou curiosité,
les mots rares et apaisants. Il s’assit auprès
d’elle, mit sa main sur son front, palpa son poignet
à la recherche du pouls. Je vis la femme se détendre
comme sous un coup de baguette magique ; elle fixait Jérôme
droit dans les yeux et j’eu la vague impression qu’ils
se connaissaient. Ils étaient dans une bulle, j’en
étais exclue. Mais au fait que savais-je de cet homme,
arrivé depuis quelques mois seulement dans ma vie…
que savais-je de lui ? Soudainement je ressentis un malaise
que je ne pouvais définir. Déjà il se
levait :
— Laisse la se reposer, je repasserai plus tard.
— Tu la connais ?
Il ne répondit pas, il était déjà
parti. La femme avait l’air de s’être endormie,
je m’apprêtai à sortir ; il me fallait
ouvrir mon magasin, recevoir les commandes, servir les clients.
Près de la porte je me retournai, elle avait les yeux
grand ouverts et me fixait ; dans un souffle de voix si faible
que je m’approchai pour mieux l’entendre :
— Ne partez pas, s’il vous plaît, ne partez
pas…
— Vous devez vous reposer ; je dois absolument partir.
Le docteur va revenir vous voir, vous devriez dormir un peu.
Je reviendrai dès que possible.
J’hésitai un peu à laisser cette étrangère
chez moi mais je n’avais pas d’autre solution
; d’ailleurs elle n’avait vraiment pas l’air
d’un malfaiteur.
Le village était éveillé depuis un long
moment, l’épicerie self-service avait ouvert
ses portes, au café on commentait déjà
les derniers ragots et l’augmentation du prix de l’essence.
Quelques retardataires, cartable au dos, courraient vers l’école,
espérant limiter le courroux de madame Brichan l’institutrice.
L’atmosphère ne s’était pas réchauffé
; j’avais l’humeur maussade et j’étais
préoccupée. En descendant la rue du marché
je vis de loin qu’il se passait quelque chose près
de mon magasin, je pressais le pas puis, instinctivement,
je me mis à courir. Un peu essoufflée, autant
par la course que par l’angoisse, j’écartai
les badauds agglutinés et penchés vers le sol…
je restai là, effarée et émue à
la fois.
Chapitre 2
Le bébé avait les yeux fermés, sa petite
bouche un peu pincée, ses lèvres d’un
violet presque foncé, sans doute colorées par
le froid, les sourcils rapprochés formant quelques
rides sur son petit front, on ne savait s’il dormait
ou s’il était évanoui. Âgé
de quelques jours, quelques semaines peut-être, ce petit
être démuni déposé là, sur
le pas de ma porte, me laissait pantelante ; ce début
de journée était décidemment bien curieux
et inquiétant, que pouvait il encore arriver ? Quelle
découverte allais-je faire? Je me penchai sur le couffin,
cherchant le moindre indice qui pourrait indiquer d’où
venait ce bébé ; en même temps j’entendais
des voix au dessus de ma tête : gendarmerie, service
social, Mr le maire… le plus urgent, me semblait-il,
était de mettre cet enfant à l’abri du
froid.
Dans le magasin il faisait sombre malgré la journée
bien avancée ; j’allumai le plafonnier puis les
radiateurs, l’atmosphère déjà se
réchauffait . Je me sentais perdue, perplexe. Etait-ce
vraiment le hasard qui avait amener, le même jour, sur
mon chemin ces deux êtres venant de nulle part ? Et
pourquoi chez moi ? Je regardai l’enfant qui se mettait
à gigoter et qui allait se réveiller et qui
sans doute aurait faim. Je sus à l’instant même
que ce petit paquet de chair rose et mouillée serait
sous ma responsabilité ; curieusement le calme s’installait
en moi. Je ne me posai plus de questions, je trouvai les mots
et les gestes, j’étais guidée par je ne
sais quel instinct qui me faisait prendre l’enfant dans
mes bras, lui caresser le front, puis les petites joues de
velours… je demandai à l’une des villageoises
curieuses d’aller à la pharmacie acheter biberons
et couches, lait en poudre et petits pots de fruits, sans
savoir ni ce que j’allais en faire ni ce dont ce bébé
avait besoin. Autour de moi les langues allaient bon train
; c’est que tout le monde se connaissait dans le village,
la plupart des femmes qui étaient là étaient
d’ailleurs mes fidèles clientes et je savais
à peu près quelles étaient leur goût
en matière de lingerie comme je devinais facilement
les maris volages grâce à leurs achats de dessous
coquins. Je demandais aux intrus de bien vouloir sortir du
magasin afin de rétablir un peu de calme et de silence.
J’avais complètement effacé de mon esprit
tout ce qui me préoccupait jusqu’à ce
matin, les factures à régler, les nouveaux modèles
tout juste arrivés de Paris à déballer
et à mettre en rayons, les commandes, les clientes,
en un mot tout ce qui faisait mon quotidien. Le centre de
mon univers se concentrait sur cet enfant, réveillant
en moi une émotion oubliée, impossible à
traduire et qui se trouvait entre la douleur et la plénitude.
Mais ce n’était pas le moment d’analyser
ce que je ressentais, déjà l’assistante
sociale arrivait et déjà j’avais l’impression
que l’on allait m’arracher mon bien.
Plusieurs heures durant je m’occupais de l’enfant,
lui changeant ses couches, lui donnant le biberon, le berçant
lorsqu’il s’agitait ; il ne pleurait pratiquement
pas, seulement quelques petits gémissements à
peine audibles. Les représentants de l’autorité
se succédèrent au fil de la journée,
ce n’est qu’en fin d’après midi que
l’assistante sociale revint avec le nom d’une
famille d’accueil qui résidait à plus
de trois cent kilomètres de chez moi . Une question
s’imposait à mon esprit, pourquoi si loin ?
Je le laissais partir ce petit inconnu, j’avais l’impression
d’abandonner un bien précieux ; un grand vide
se fit en moi, ce vide que je connaissais si bien depuis plusieurs
années et que je n’essayais même pas de
combler mais qui s’était estompé durant
quelques heures.
Je me voyais agir, j’étais comme dédoublée.
Je mis dans un sachet au logo du magasin quelques articles
pris sur les étagères, robe de chambre et pyjamas,
petites culottes et chemisettes, enfin tout ce qui pourrait
être utile à mon invitée surprise. Les
curieux s’étaient dispersés mais cela
ne faisait aucun doute, les langues allaient bon train dans
les chaumières ; suspicions et ragots se propageaient
sûrement à la vitesse de l’éclair.
Je fermai le magasin, inutile de faire la caisse puisque aucune
vente n’avait été faite ce jour là.
La nuit commençait à s’installer, les
rues presque désertes reluisaient de pluie, seules
de rares voitures traversaient le village, le bruit de mes
pas sur les pavés glissants résonnait plus que
de coutume. Du moins c’est ce qu’il me semblait.
Il y avait de la lumière chez moi, les deux chambres
du premier étage étaient éclairées
ainsi que le rez-de-chaussée, salon et cuisine. Aujourd’hui
plus rien ne m’étonnait, j’étais
prête à tout mais à ce moment précis
je n’avais pas encore vraiment fait le rapprochement
entre la femme et l’enfant ; je ne m’étais
pas permis d’y penser.
La porte d’entrée était ouverte, le salon
était vide, la femme n’était pas là,
n’était plus là. J’entendis un vague
bruit de pas, Jérôme sortait de la cuisine, traversait
le vestibule venant vers moi ; il avait le regard d’un
homme las, il haussa les épaules et écarta les
bras dans un geste d’impuissance. Il se tenait là,
devant moi, immobile et silencieux. Sans avoir à le
demander je compris que la femme avait disparu. Ce que je
n’arrivais pas à saisir c’est pourquoi
cela nous rendait si tristes l’un et l’autre.
Peut-être avions nous chacun notre secret…
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