La naufragée ( Suite )

Chapitre 3

Jérôme était arrivé dans ce village de la Drôme bien plus tard que moi ; nous avions très vite fait connaissance et sympathisé. Je savais ce qu’il faut d’énergie et de grincements de dents pour s’adapter et être plus ou moins accepté par les vétérans de l’endroit. Je ne saurais dire pourquoi mais dès que j’aperçus Jérôme j’eus l’impression de retrouver une vieille connaissance. Il faut dire que j’avais, ce jour là, plus de quarante de fièvre et une gorge envahie par des gros points blancs et boursouflés, une céphalée qui m’empêchait de garder les yeux ouverts plus de trente secondes, et une douleur qui essayait avec persévérance de défoncer mes tympans. L’angine de « notre » vie, dirait Jérôme plus tard, bien plus tard ; il avait, à certains moments de notre intimité, avec une petite étincelle malicieuse dans l’œil, le don de me faire oublier. Je me souviens de la douceur de ses mains, de l’assurance de sa voix, et du calme que m’inspirait sa présence alors que je le connaissais à peine. Il me emble que c’est ma voisine qui avait appelé ce jeune docteur venu faire un remplacement, le vieux médecin du village ayant pris sa retraite depuis fort longtemps. Durant quelques jours je voguais entre les tisanes et les antibiotiques, la somnolence et les visites de cet homme qui avait l’air d’un adolescent attardé ; ses cheveux trop longs et son sourire timide contrastaient avec la pertinence de ses gestes. La pensée qu’il venait un peu plus souvent que nécessaire et qu’il s’attardait un peu plus longtemps qu’il ne fallait, m’avait effleurée et fait sourire… il avait l’air si jeune, au moins dix ans de moins que moi.
J’étais là depuis plusieurs années, arrivée de Paris avec mes souvenirs douloureux et mes idées toutes faites sur la province, ces dernières très vite mises au rebut par instinct de survie. Dans un village comme le nôtre il faut s’adapter ou partir. J’avais besoin de m’éloigner de tout ce qui avait fait ma vie jusqu’alors ; je faisais une tentative existentielle, un sauvetage in extremis. Je n’avais pas vraiment choisi l’endroit mais plutôt saisi une occasion d’une manière instinctive, un peu comme un noyé saisi une bouée de sauvetage à la dernière minute. C’était plutôt une fuite qu’un bond en avant.
L’annonce dans le journal recherchait une gérante pour un magasin de lingerie pour femmes. Je sautai dans le premier train vers le sud sans beaucoup réfléchir. Le village ne me déplut pas, il me sembla pittoresque avec ses rues étroites encore pavées à l’ancienne, son église, grande dame, un peu disproportionnée par son envergure de cathédrale, sa place du marché porteuse d’histoire avec son monument aux morts. Le magasin que je cherchai était fermé, apparemment depuis longtemps, son enseigne était celle d’une mercerie : « Fournitures de couture & Lingerie pour dames ». Sa vitrine poussiéreuse cachait quelques vétustes dessous féminins, des boites à couture, des bobines de fil aux couleurs passées … je me demandai ce que la lingerie fine viendrait faire par ici. Dans un coin de la vitrine un petit panneau à peine lisible indiquait le nom et l’adresse de la propriétaire. La maison de Madame Bourlat se trouvait à quelques rues du magasin, de l’autre côté de la place. D’emblée je fus séduite par la vieille dame aux cheveux blancs comme neige, au sourire timide, au visage paré de multiples marques d’une longue vie. Je sus par la suite qu’elle voyait à peine, ce qui expliquait sans doute son air d’être sans cesse sur le qui vive et sa grande capacité d’écoute ; et puis elle avait une façon bien à elle de pencher la tête sur le côté pour mieux entendre son interlocuteur, qui me charma de suite. Déjà le premier jour nous avions beaucoup parlé, son accent occitan roulait dans sa bouche et m’enchantait, il mettait dans tout ce qu’elle disait une pincée d’optimisme et de soleil ; une sympathie certaine et mutuelle s’installa très vite. Sa maison était à son image, accueillante et mystérieuse à la fois, pleine de coins prometteurs. La vieille dame m’invita à y passer la nuit, je n’en suis plus jamais repartie. Au fil du temps elle devint mon amie, ma famille, mon attache la plus stable à la vie. Elle me donnait une raison de vivre, je lui offrais l’affection d’une fille qu’elle n’avait jamais eue.
Dès notre première rencontre j’appris beaucoup de choses sur la vie de ma nouvelle amie, son veuvage, sa solitude, l’éloignement de son fils unique et son installation à Paris… de mon passé je ne dis pas grand-chose, je me taisais sur l’essentiel. N’était-ce pas là justement ce que je fuyais ? Lorsque j’étais encore à Paris je ne pouvais plus supporter les regards de commisération de mes proches, les silences significatifs et lourds de sens, les chuchotements sur mon passage, les hochements de têtes compréhensifs… et comme le temps passait j’étais aussi devenue celle qui ne sait pas, ou qui ne veut pas pardonner. J’avais besoin de respirer dans un espace où personne ne serait au courant de mon passé, un espace où mes souvenirs n’appartiendraient qu’à moi seule.
L’accident. Durant de longues semaines, sans doute des mois, les jours et les nuits furent identiques ; une grosse masse de temps, un amalgame de minutes interminables, un va et vient de lumière et d’obscurité. De temps en temps je sombrais dans un sommeil agité, peuplé de mauvais rêves ; au réveil je m’apercevais que c’était la réalité et que je n’avais pas vraiment dormi. J’avais si mal. Les heures de veille n’étaient pas moins pénibles, je revoyais, comme si j’y étais, comme un film qui tourne en boucle et qui passe au ralenti, les secondes de la catastrophe. Le désespoir et la colère m’étouffaient. L’impuissance et la culpabilité me paralysaient. Je revoyais la poussette derrière la voiture, le porte bagages était ouvert, l’enfant agitait ses bras comme pour faire un signe d’au revoir. Lui était au volant ; une pensée me vint à l’esprit : « mais que fait-il ? » et puis tout se passe très vite… je m’entends hurler, la voiture recule, le choc est violent, la poussette est renversée et roule plusieurs fois sur elle-même dévalant la rue en pente, l’enfant, mon enfant, éjecté à plusieurs mètres de là. Je cours comme une folle mais il me semble ne pas pouvoir avancer, j’agis comme un automate. Autour de nous des gens, des cris, et puis une ambulance, il n’y a plus rien à faire. Lui, est sorti de la voiture, je crois qu’il tremble, je voudrais le battre, le frapper de mes poings crispés, ses yeux au regard fixe me font pitié. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à le mépriser. Lui, l’homme que j’ai le plus aimé et le plus haï, et moi qui n’ai pas su protéger mon enfant. Deux coupables, un couple infernal, voué à la destruction.

 

La suite ICI

©Aliza Claude Lahav

        

©Mon cahier de brouillons-2010-tous droits réservés.