Il y a quelques années j’étais
en vacances au Canada ; seule afin de mettre un peu d’ordre
dans mes pensées et de m’éloigner d’une
routine débordante. Dès mon arrivée je fus prise
sous le charme de cette belle ville de Québec et ravie par
l’accueil chaleureux de mes amis canadiens. On me fit visiter
la vieille ville, le vieux port, les parcs, les musées, les
centres commerciaux ; enfin tout ce qui pouvait intéresser
une touriste. J’étais impressionnée par tout ce
que je voyais, les murs de cette ville racontait l’histoire
du pays, les habitants, avec leur accent attrayant, la chantaient
; le large fleuve imposant exprimait la générosité
des québécois.
J’étais bien dans cette atmosphère amicale de
bien-être. J’étais bien ; pas heureuse, non, je
n’irais pas jusque là, mais calme et détendue.
La veille de mon départ j’allais flâner seule dans
les rues de la vieille ville ; je voulais ramener quelques souvenirs
à mes amis parisiens. J’entrais dans un magasin qui proposait
des objets de toutes sortes, poteries, cendriers et autres babioles
; une pièce, un peu à l’écart des étalages,
était agencée en galerie de peinture. Je passais doucement
et regardais les toiles une à une ; la galeriste me suivait
pas à pas. L’un des tableaux capta mon attention, je
le contemplais longuement ; j’entendis vaguement la voix de
la dame : « cette peinture vous plaît ? » j’hésitai,
« oui, enfin je ne sais pas… ». Et pourtant, je
regardais les autres toiles et revenais à celle-ci. Des couleurs
d’été, une rivière lumineuse, un jeune
garçon, une fillette, des fleurs et des arbres… en fait
rien d’extraordinaire. Rentrée à l’hôtel
pour faire mes valises, l’image ne me quittait pas ; le soir
avant de m’endormir, elle était toujours là. Je
dormis mal. Ce n’est que le lendemain, alors que je venais de
m’installer dans l’avion qui devait me ramener à
Paris, qu’un déclic se fit et les souvenirs affluèrent
d’un refoulement lointain jusque là jamais exploré.
Je compris soudain à quelle époque de ma vie m’avait
ramené ce tableau. Je fermai les yeux et me laissai aller…
Tout a commencé un mois de juin. Avant je ne m’en souviens
plus, après je n’ai jamais voulu savoir. Les lilas étaient
en fleur, leur lourd parfum euphorisait l’atmosphère
; il faisait déjà très chaud. Souvent, après
l’école, nous partions faire de longues balades à
vélo, recherchant la fraîcheur des sous-bois verts ;
nous espérions avec délice les premiers jours des grandes
vacances. J’étais bien campée sur le porte-bagages
de ma sœur d’adoption, la tenant à plein bras par
la taille, observant, avec curiosité, le manège amoureux
qu’elle avait avec son jeune ami. Quelquefois nous allions aider
les adultes à la cueillette des cerises dans ce grand verger
qui se trouvait un peu en dehors de la ville et qui appartenait à
ma famille d’accueil. Sur ce terrain où les pommiers,
cerisiers, poiriers et abricotiers, fleurissaient tour à tour
pour finalement nous offrir une abondance de fruits veloutés
et odorants, il y avait aussi une cabane que l’on nommait pompeusement
« Le château ». Nous aimions nous y cacher, il y
faisait agréablement sombre, en bruit de fond le silence de
la campagne, un vol d’oiseaux, le bourdonnement d’une
guêpe, au loin le mugissement d’une vache. Je surveillais
les alentours pendant que les jeunes amoureux se bécotaient
derrière mon dos, je n’avais pas le droit de regarder,
mais de temps en temps je jetais un regard explorateur, ils étaient
bien trop occupés pour s’en apercevoir. C’est là
que j’ai fait mes premières classes initiatiques à
la vie. J’avais six ans.
La solitude je l’ai appris très tôt, et la fuite
aussi…je savais seulement qu’il fallait fuir sans bien
comprendre pourquoi. Il y avait aussi tout ce qu’il ne fallait
pas dire ou plutôt tout ce qu’il fallait taire; pour bien
garder mon secret et afin de ne pas dévoiler ma vraie identité
j’avais fini par ne plus parler du tout ; j’étais
devenue presque muette, je répondais avec des mouvements de
tête lorsque l’on me proposait quelque chose que ce soit
à l’école ou chez « ma dame d’adoption
» comme je l’appelais en moi-même. Il fallait tout
de même lui dire merci madame Ginette, bonjour madame Ginette,
s’il vous plait madame Ginette, pour lui faire plaisir mais
aussi parce que avant de me quitter ma maman m’avait dit d’être
bien polie avec cette dame. Tout s’était précipité
si vite ; les vêtements jetés dans les valises, des hommes
couraient dans la maison, des papiers (faux, je crois), des armes
que l’on sortait des cachettes sous les dalles de la cuisine,
des visages sérieux, certains paniqués, des chuchotements
qui avaient une intensité lourde comme une masse de plomb.
Des voitures aux portes claquantes d’un bruit sec, on me pousse
dans l’une d’elle, ma mère me fait un signe de
la main, elle pleure. Mon père, debout, la soutient, un bras
autour de ses épaules. C’est la dernière image,
un peu floue, que j’ai d’eux. J’ai su plus tard,
bien plus tard, que leurs noms sont inscrits sur un monument aux morts
; mes parents, ces héros, ont défendu leur patrie, ils
sont la gloire de la France, mais ils n’ont pas su me protéger
d’une errance perpétuelle qui me laisse sans repos.
Nous étions plusieurs enfants de résistants cachés
chez madame Ginette, à l’abri d’une guerre lointaine
qui ne nous préoccupait pas vraiment. J’étais
la plus jeune, la plus timide, la plus triste, la plus craintive ;
les autres, tous adolescents, avaient l’air tout à fait
heureux et me tenaient à l’écart. Seule Francine,
l’unique fille de la maison, m’avait prise sous sa protection
et m’emmenait partout avec elle. J’avais peur de tout,
des soldats en uniformes verts, du bruit de leurs pas scandés,
de leurs chansons de marche, des ronflements de monsieur Ginette,
le mari de ma dame, qui s’endormait avant la fin des repas et
qui, lorsqu’il était éveillé, titubait
plus souvent sur ses jambes qu’il ne marchait droit.
Lorsqu’il faisait très chaud nous allions patauger dans
les eaux troubles du Lot ; c’est là, sur la berge, près
du barrage, que je le vis pour la première fois. Jeune garçon
au visage pâle et émacié, au corps gracile tout
en coins, il était assis sur un espèce de cageot en
bois qui formait comme un banc. Il portait une casquette, le cou tendu,
la tête inclinée en arrière, le regard fixé
droit devant lui. Il avait l’air d’écouter des
sons que lui seul pouvait percevoir, je l’observai en silence.
Il me vint à l’idée que ce n’était
peut-être pas un garçon mais un grand oiseau posé
là par hasard, ou un personnage sorti de la forêt d’un
conte de fée… Francine me dit : « n’aie pas
peur c’est le fils des voisins, il ne te fera pas de mal »
. Occupée par son amoureux elle partit se baigner. Je n’avais
pas peur.
J’étais debout devant le jeune garçon avec une
sensation étrange de transparence, il regardait la lointaine
berge d’en face à travers moi. « Comment tu t’appelles
? moi c’est Justin. » et comme je ne répondais
pas j’entendis son rire qui ressemblait à un roucoulement
: « T’es muette ou quoi ? T’as perdu ta langue ?
ça n’fait rien, je sais qui tu es… »
C’est le bourdonnement d’une guêpe qui me fit sursauter
et faire des grands mouvements avec mes mains pour la chasser…
lui se levait d’un bond, sa main pesait déjà sur
mon épaule, il me dit en chuchotant comme s’il partageait
avec moi un secret : « Ne bouge pas, si tu restes tranquille
elle va partir sans te piquer, elle ne te veut pas de mal, elle a
peur elle aussi.» Son regard passait bien au dessus de moi.
Penché vers moi, son visage était tout près du
mien ; je vis alors la guêpe qui se promenait tranquillement
sur sa joue, l’insecte me parut énorme, ses pattes, ses
ailes et ses mandibules s’agitaient dangereusement, son thorax
jaune barré de rayures brunes presque noires était velu
et me donnait un haut-le-cœur qui risquait de se matérialiser.
Le chuchotement de Justin me rassura : « Tu louches ou quoi
? » J’éclatai de rire, la guêpe s’envola.
Nous étions devenus complices.
Lui, une quinzaine d’années, aveugle de naissance, déjà
adulte depuis fort longtemps ; moi, petite fille presque muette, apeurée
de se retrouvée sans sa maman, nous allions devenir inséparables
jusqu’à la fin de la guerre. Il allait être mon
protecteur, je serai son guide. A vrai dire il n’avait pas vraiment
besoin de moi, Justin avait un sens de l’orientation extraordinaire
et une sensibilité à son environnement qui lui permettait
de visionner les choses avec une profondeur que ne possèdent
pas les « voyants ». Durant des jours et des jours je
ne me rendis pas compte de son infirmité. Il était tout
simplement sur mon chemin, là où j’allais, c'est-à-dire
là où Francine m’emmenait, Justin se trouvait.
Silencieux, la tête penchée un peu en arrière,
son incontournable casquette toujours de travers, le regard transperçant,
un vague sourire aux lèvres, il était là. Il
venait droit à moi, sans hésitation aucune, me prenait
par la main, m’attirait vers lui avec douceur, mettait sa main
sur mon épaule, il devait pour cela se baisser un peu, et nous
partions à la découverte de la nature. Francine, bien
trop contente de se débarrasser d’un témoin de
ses escapades amoureuses, laissait faire sans piper ; je pense qu’elle
avait grande confiance en Justin.
Il accordait son pas au mien, avait l’air de me suivre mais
en fait c’était lui qui me dirigeait ; la plupart du
temps vers la forêt ou vers les vergers des alentours ; il nous
arrivait également de descendre le boulevard Gambetta, rue
principale de la petite ville, en flânant le long des rares
vitrines de magasins. Je n’aimais pas ces promenades en ville
; les soldats en uniformes verts et les hommes à casquettes
noires m’effrayaient autant les uns que les autres. D’instinct
le bruit des claquements de talons des bottes de cuir me faisaient
trembler comme une feuille sous la brise ; je n’aurais su dire
pourquoi. Seule la pression de la main amicale sur mon épaule
me rassurait un peu. Par contre j’aimais beaucoup les balades
en forêt ; il faut bien le dire, la forêt n’était
ni grande ni dense, nous ne risquions pas de nous y perdre. De toute
façon Justin savait toujours où il allait et où
il se trouvait ; il connaissait la ville et ses alentours comme sa
poche, comme un enfant du pays. C’est dans le sous-bois qu’il
m’apprit à écouter les bruits de la campagne,
à distinguer l’ombre de la lumière, à dialoguer
avec les arbres, à humer le parfum des fougères et celui
des feuilles mortes, à observer le travail des fourmis et la
glissade des escargots après la pluie, à recueillir,
au creux de ma main, les perles de rosée qui ont un goût
si frais et un peu salé sur le bout de la langue. Justin, lui,
enlaçait les arbres de ses bras, s’appuyant de tout son
corps sur l’écorce rude, sa joue posée sur le
tronc rugueux, les yeux fermés, il paraissait en parfaite communion
avec les grands chênes comme avec les peupliers aux feuilles
bruissantes ; j’aurais juré qu’il les aimait. A
ces moments là il avait l’air si triste et si lointain…
je m’approchais de lui et mettais ma main sur le haut de sa
jambe, je n’arrivais pas plus haut, en l’effleurant à
peine ; il ouvrait les yeux, revenait vers moi, me souriait. J’avais
l’impression qu’il me voyait.
Je n’avais jamais pensé à cela, mais jusqu’à
aujourd’hui je déguste mes fruits comme il me l’a
expliqué durant nos escapades dans les vergers du voisinage.
Selon un rituel bien établi je ferme les yeux un court instant,
passe mon index sur la surface du fruit afin de ressentir le velouté
des pêches et des abricots, la souplesse des prunes rouges et
des mirabelles, la fermeté des poires et des pommes. Puis j’épluche
le fruit et je mange la peau seule et la chair ensuite.
Je revois Justin grimper sur l’échelle appuyée
au tronc d’un cerisier, aussi agile qu’un écureuil,
il cueille les fruits rouges et les jette dans le panier que je tiens
bien serré entre mes bras, il ne rate jamais son but. Il me
demande seulement de chanter bien fort, et moi d’hurler à
tue-tête « Ne pleure pas Jeaneeette tradéridéridéra…
», et comme récompense, lorsque le panier est plein,
il place autour de mes oreilles des boucles de cerises unies par leurs
queues ; d’un coup je deviens princesse.
Un jour, alors que l’été s’étire,
et que les signes précurseurs de l’automne sont déjà
là, cela devait être en octobre ou novembre 1944, une
assistante sociale vint me chercher pour me ramener à Paris.
En une demi heure tout fut réglé, je me retrouvai dans
un train bondé avec une dame que je ne connaissais pas. J’avais
à peine dit au revoir à Francine, je n’avais pas
revu Justin.
Les internats, pensionnats, familles d’accueil se succédèrent,
j’étais devenue « pupille de la nation ».
Avec le temps tout s’estompait ; il y avait après et
depuis la guerre, avant il n’y avait qu’un grand vide…
Je rentrai du Québec en octobre, j’avais vu les forêts
canadiennes flamboyantes de leur splendeur automnale. J’étais
repue de nature et de souvenirs affluant de je ne sais où ;
songeuse et nostalgique. J’appelai Francine, cela faisait très
longtemps que je ne lui avait pas téléphoné ;
je n’étais jamais retournée là bas. Un
peu étonnée de m’entendre elle me donna des nouvelles
de sa famille, je lui en donnai des miennes ; un silence s’établit.
J’osais : « Francine, sais-tu ce qu’est devenu Justin
? »
« Comment, tu ne sais pas ? Mais Justin est mort il y a des
années, il se promenait près de la voie ferrée,
il a roulé sous un train… on n’a jamais su exactement
ce qui s’était passé ; j’étais sûre
que tu étais au courant. C’était très peu
de temps après ton départ. Oui, c'est ça, à
peine quelques jours après ton départ.»
Je remis le combiné du téléphone en place. Une
chape de plomb pesait sur ma poitrine m’empêchant de respirer
librement. Mes tempes battaient la chamade ; à nouveau j’avais
six ans, j’étais perdue.
Justin ? Justin qui n’avait pas besoin de ses yeux pour voir
ou percevoir, qui avait une ouie infaillible, un odorat puissant,
une sensibilité extrême à tout ce qui se passait
autour de lui. Comment est-ce possible qu’il n’ait pas
entendu un train qui fonçait sur lui ? Comment est-ce possible…
J'ai l'âme en détresse... et la certitude qu'il avait
entendu ce train.
©Aliza Claude Lahav
Juillet 2009