Une journée d’hiver
ensoleillée se terminait et pourtant le mordant de l’air
ne laissait aucun doute quant à la fin des beaux jours. Une
lumière un peu blafarde s’installait, un petit vent pénétrait
sournoisement par le moindre interstice entre les vêtements
et la peau et me faisait frissonner. Je sortis de chez moi et décidai
d’aller à pied jusqu’à la galerie de la
rue de Seine, j’avais besoin de me secouer. Je n’étais
pas particulièrement attiré par ce vernissage mais j’avais
promis à mon amie peintre de faire acte de présence
; et bien qu’elle n’ait que deux ou trois tableaux exposés
je m’y sentais obligé par l’amitié qui nous
liait. Je descendais la rue Soufflot d’un bon pas, énergisé
par le froid plutôt que par mon humeur, en espérant que
le boulevard St Michel serait moins venteux. En tous cas le boulevard
était plus animé et plus gai que ma rue ; bien qu’habitant
là depuis de longues années je ne m’étais
pas habitué à rencontrer le Panthéon, monument
austère et imposant, à chaque fois que je sortais de
chez moi. J’avais laissé sur ma table de travail des
pages blanches et vides, un ordinateur handicapé et une imprimante
muette, rien qui ne puisse me remonter le moral. Voilà des
jours et des jours qu’aucun mot ne naissait, aucune phrase en
gestation, aucune idée novatrice. J’avais un début
à peine amorcé mais rien de plus ; mon nouveau roman
était bel et bien bloqué, asséché, stérile.
Mon dernier bouquin ayant assez bien marché, je n’étais
pas trop inquiet ; en début d’écriture j’avais
souvent une pane sèche, comme s’il me fallait d’abord
m’imprégner de mes personnages, les laisser m’envahir,
me squatter jusqu’à ce qu’ils m’habitent
complètement afin que l’histoire puisse se développer.
Je savais tout cela mais j’avais tout de même un sacré
cafard, je me sentais très seul, au bord de la dépression
. Ma mélancolie ramenait à ma mémoire toutes
les femmes qui m’ont quitté et qui me disaient que j’avais
tendance à m’apitoyer sur moi-même. La seule, la
seule qui ait vraiment compté pour moi, s’est laissée
bouffer par un cancer ; étais-je trop occupé de moi-même
? L’ai-je assez aimée ? Bien aimée ? Oui c’est
vrai elle a lutté, mais trop tard et peut-être pas assez…
ai-je su la retenir, lui donner une raison de vivre ? D’autres
sont passées, aucune n’est restée plus d’un
instant. Lorsque même l’écriture s’exile
c’est le vide complet, l’île déserte, la
solitude insupportable. Et le doute, le doute que plus jamais je ne
saurais écrire, inventer, puiser dans mon imagination, trouver
les mots qui feront l’histoire, qui intrigueront mes lecteurs.
J’essaie de me rassurer, la page blanche ça arrive à
tous les auteurs… mais j’ai du mal, j’ai mal.
La marche me fit du bien, je me redressai, me sentais moins malheureux.
Les gens se pressaient, se rencontraient, s’embrassaient, se
séparaient, s’embrassaient à nouveau, faisaient
leurs achats, terminaient leur journée, préparaient
leurs soirées. Les boulangeries épuisaient la fournée
du soir, les librairies étaient encore pleines, les cinémas
changeaient de séances… je relevai la tête, mon
dos se redressai, mon pas se faisait plus léger, je n’étais
plus aussi misérable, je me sentais appartenir à un
ensemble. Le trajet me parut trop long, je sautai dans un autobus
qui partait vers la seine pour en descendre quelques stations plus
loin. Sur les bords du fleuve l’hiver prochain montrait déjà
le bout de sa froidure, le ciel était bas comme s’il
était attiré par les eaux profondes. Je pressai le pas.
Il y avait déjà pas mal de monde à la galerie
de tableaux ; lumières et bruits de voix, musique de fond et
accolades, exclamations et tapes sur les épaules. J’ouvris
la porte et me lançai comme on se jette dans une piscine non
chauffée en espérant s’habituer à la fraîcheur
de l’eau ; j’étais dans un état d’esprit
un peu bizarre. Isa, mon amie, vint à ma rencontre, je vis
de suite, malgré son sourire, qu’elle était mécontente
; et d’emblée : « ils ont déplacé
mes toiles au sous-sol, personne ne va y aller, personne ne va les
voir. Vas y toi, et dis moi si j’ai de bonnes raisons d’être
en colère. D’ailleurs il y en a une toute nouvelle que
tu n’as pas encore vue.» Je descendais donc, cela ne me
déplaisait pas de m’éloigner de tout ce monde
à palabres. L’escalier qui menait au sous-sol était
en colimaçon, pas très éclairé, Isa avait
raison d’être inquiète, cela m’étonnerait
que beaucoup de visiteurs s’aventurent par ici.
La salle du bas était vaste et presque silencieuse, une moquette
d’un beige très clair assourdissait les bruits de pas,
les murs bizarrement tapissés d’une toile de jute au
tissage particulièrement grossier et d’un blanc légèrement
doré, des tableaux incontestablement mis en valeur par le décor.
La pièce était vide de visiteurs, la musique que l’on
entendait à peine dans la salle du haut devenait ici un atout
de bien-être ; une musique de relaxation, le bruit des vagues,
d’une mer tranquille, du vent léger, des mouettes passagères…
c’est ça, tout, ici, invitait au calme.
Je n’avais pas remarqué la femme tout de suite, il me
fallut un moment pour comprendre qu’il s’agissait d’un
être vivant et non pas d’un mannequin de cire. Elle se
tenait assise, très droite, sur un haut tabouret, le corps
et le visage de profil, tournée vers une toile qui, apparemment,
la représentait. La toile l’avait absorbée, les
deux ne faisaient qu’un tout, une même et seule peinture
; comme si la femme se regardait dans un miroir . Curieux, j’avançai
de quelques mètres, elle ne m’entendit pas venir, j’observai
le fin contour du visage, les cheveux coupés très courts,
d’un brun foncé, et tout bouclés, presque crépus,
le teint couleur châtaigne, le galbe parfait du corps que l’on
devinait sous une robe de lainage moulante, couleur d’automne…
une folle envie me venait de poser ma main sur la joue afin d’en
découvrir le grain et la chaleur de la peau. C’est à
ce moment qu’elle se tourna vers moi, comme si elle avait capté
la teneur de mon impulsion, ma main resta figée à mi-chemin
entre elle et moi durant un moment qui me parut interminable. Ses
yeux étaient gris clair comme un ciel d’été
nuageux, avec quelques éclats dorés dispersés
sur les prunelles saillantes ; des yeux de chat noctambule, que j’imaginais
changeants et capables de se rétrécir en fentes étroites
pour cacher ses émotions.
Sans que je l’entende venir Isa était derrière
moi. « C’est mon modèle, je te présente
Jammy ; je l’ai découverte il n’y a pas longtemps.
» Isa ajouta, plus pour la jeune femme que pour moi : «
On ne sait jamais à quelle heure elle arrive, si par hasard
elle arrive au jour dit, ni à quel moment elle repart. On ne
sait ni d’où elle vient ni où elle va, c’est
la femme mystère et secrète… pas facile de travailler
avec un modèle aussi peu docile dans l’organisation du
temps mais pour ce qui est de la pose elle est incomparable, elle
peut rester immobile pendant des heures exactement dans la position
que je lui demande. J’aime beaucoup ce que je fais avec elle.
» A ce moment précis le visage de Jammy se dérida,
s’anima, reprit vie… une vague de tendresse passa entre
les deux femmes, elles se sourirent, liées par un regard complice
dont j’étais exclu.
Je me tournai vers le tableau. Le portrait était conçu
afin de souligner les traits du visage, le front dégagé,
les pommettes saillantes, le nez petit et d’une grande finesse,
les lèvres pulpeuses, le menton légèrement proéminent
qui annulait la perfection de l’ensemble, et le regard dans
lequel j’imaginais me perdre. On distinguait à peine
la chevelure qui se perdait dans le fond du tableau fait d’un
espèce de drapé de toutes les nuances du brun, du plus
foncé au plus clair. Subjugué par ces yeux qui attiraient
les miens comme s’ils étaient des êtres vivants
et totalement indépendants, je les voyais différents
à chaque instant, ils me suivaient, me dominaient. J’avais
la sensation bizarre d’être pris en charge par une force
hypnotique contre laquelle je ne pouvais rien… Dans un coin
du tableau un petit scarabée vert aux reflets dorés
qui avait l’air de partir à la découverte; je
reconnaissais l’empreinte qui marquait toujours le travail d’Isa,
il n’y aurait aucune autre trace de signature sur le tableau.
Je me retournai ; seule Isa se tenait derrière moi, elle me
souriait mais son regard espérait mon verdict d’amateur
de peinture.
— Je te l’achète, tu peux mettre une pastille rouge,
tu me diras ton prix plus tard.
Je ne lui laissai pas le temps de réagir et je m’éclipsai,
montait les quelques marches deux à deux, traversai la galerie
sans regarder ni à droite ni à gauche. Quelque chose
me poussait, je devais approcher la femme du tableau, lui parler,
l’apprivoiser, entendre sa voix, puiser dans son regard. Il
pleuvait, la rue était étroite et assez mouvementée,
je fouillai du regard, elle avait disparue.
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