L’heure est tardive, une pluie fine et peu abondante ne suffit
pas à rafraîchir l’air brûlant du chamsin
qui a sévit durant trois jours sur Tel-Aviv. Les fenêtres
sont ouvertes, une lampe de coin diffuse une lumière tamisée,
le salon est dans une semi obscurité. La jeune femme, allongée
sur le vieux canapé qui connaît si bien les formes de
son corps, somnole, se perd dans un rêve éveillé.
Un coup de sonnette à la porte la fait sursauter. Elle n’attend
personne. D’ailleurs cela fait fort longtemps qu’elle
ne reçoit pas de visites ; elle est oubliée dans un
coin de la vie.
Sur le pas de la porte d’entrée se tient un homme, grand,
cheveux gris presque blancs, vêtu d’une manière
décontractée mais élégante ; comme s’il
sortait d’un magazine de mode.
— Oui ? Demande-t-elle. Cet homme lui paraît inconnu cependant
quelque chose en lui l’intrigue. Il ne répond pas de
suite, l’observe longuement. Elle commence lentement à
refermer la porte, c’est alors qu’il s’empresse
de réagir :
— Tu es la fille de Mina ? Tu es Tali ?
— Oui… et toi ? tu es… Alex ? Alex ?
— Me permets-tu d’entrer ?
— Comment m’as-tu trouvée ? Même au kibboutz
on ne connaît pas mon adresse.
— Permets moi d’entrer s’il te plaît …
— Que veux-tu ? Que cherches-tu ? Tu ne crois pas que tu arrives
avec un peu de retard ?
— Je t’en prie donne moi quelques instants, je voudrais
t’expliquer certaines choses.
Elle ouvre grand la porte.
— Je n’ai ni le besoin ni le désir de t’écouter
; ce n’est pas à moi que tu dois des explications.
Il pénètre dans l’appartement, regarde autour
de lui, étudie l’agencement du salon, tend une oreille
attentive à la mélodie des feuilles mortes, et s’assoit
au bout du canapé. Elle arrête la voix d’Yves Montand,
se campe devant lui, tendue comme un arc avant le tir, en attente.
— Est-ce que je peux avoir un verre d’eau ? Il fait très
chaud chez vous… j’avais oublié combien cette région
du monde est torride.
— Et d’où viens-tu donc ? D’un pays paradisiaque
?
— Oui, je sais, j’aurais dû vous donner un signe
de vie durant toutes mes année d’absence…
Elle lui tourne le dos, se meut avec lenteur, tête baissée,
se dirige vers la cuisine, remplie un verre d’eau fraîche.
Elle s’appuie sur la paillasse marbrée, la tête
lui tourne, elle a besoin d’un temps de réflexion.
Il boit l’eau d’un seul trait, vide le verre jusqu’à
la dernière goutte, halète lourdement. Tout à
coup il lui paraît très vieux.
— Merci, j’avais très soif.
— Maman est morte il y a cinq mois.
Dit-elle d’une voix métallique et sèche, puis
elle s’assoit en face de lui.
— Oui, je sais… je sais, c’est la raison pour laquelle
je suis revenu.
— Revenu ? Que veux-tu dire par « revenu » ? Elle
t’a attendu durant des années et c’est maintenant
que tu reviens ?
— Je ne peux pas tout te dire mais je t’assure que j’avais
de bonnes raisons qui m’ont retenu loin de vous. Je ne vous
ai pas oubliées, ni l’une ni l’autre. Je pensais
que tu vivais toujours au kibboutz…
— Cesse, s’il te plaît, avec ton bla-bla-bla…
je peux m’imaginer comment durant toutes ces années et
chaque jour, tu as pleuré et tu nous a languies… ah !
oui, je vois ça d’ici.
— Tu peux te moquer…
Et elle, lui coupant la parole :
— Qui se moque ? Qui a envie de rire ? Si je me souviens bien
et autant que maman m’ait raconté, c’est toi qui
nous a quittées ; personne ne t’a mis à la porte.
— Tu étais très jeune, petite fille si jolie et
si mignonne.
— Les petites filles savent souffrir, elles aussi…
— A l’époque je ne le savais pas.
Il se lève, fait un mouvement vers elle, qui se rétracte,
se recroqueville sur elle-même ; un grelottement interne la
secoue, venu de profondeurs inconnus. Il n’ose pas s’approcher,
la toucher, mais son regard n’abandonne pas, passe sur ses cheveux
bouclés, la pâleur de son visage, ses pommettes hautes
et saillantes, son menton têtu, ses épaules un peu courbées,
ses seins, petits, ronds, et libres sous sa fine chemisette de tricot.
— Tali… Tali tu ressembles à ta mère…
tu es, aujourd’hui, comme elle était lorsque je suis
tombé amoureux d’elle. Je l’aimais, tu sais.
— Lorsque l’on aime vraiment on ne fuit pas. Lorsque l’on
aime vraiment on ne disparaît pas, on n’abandonne pas.
Cesse de me raconter des bobards.
— Je ne mentais pas alors et je ne mens pas aujourd’hui
; je l’ai aimée.
Elle ne bouge pas, figée, silencieuse. Des bouffées
de colère, d’humiliation, de regrets, montent en elle,
se succèdent, formant un cercle de sensations sans fin.
— Dis-moi, Alex, durant toutes ces années tu as sans
doute connu d’autres femmes ; les as-tu toujours choisies avec
enfant en bas âge ? As-tu un penchant pour les femmes et les
enfants en détresse ?
Lui, les yeux fixés au sol, essaie de trouver les mots justes
à lui dire.
— Je n’ai jamais été plus proche d’une
femme que je ne l’ai été de ta mère. Il
faut me croire Tali ; je n’ai jamais ressenti pour un enfant
ce que j’ai ressenti à ton égard. C’est
difficile à expliquer et encore plus difficile à dire
mais je crois que je ne sais pas aimer… je n’ai aucune
aptitude pour cette chose qui paraît si simple mais qui ne l’est
pas… je suis si las…
Elle ferme les yeux, se sent lasse, elle aussi. Sa mère n’est
plus là, elle la laissée seule à porter le poids
de leur souffrance et de leurs cicatrices.
Lui, s’éloigne, se dirige vers l’électrophone,
remet le disque en marche ; la mélodie, à nouveau, se
répand dans l’atmosphère, comme lorsqu‘elle
était petite et qu’il leur apprenait, à elle et
à sa mère, à aimer les chansons françaises.
« La vie sépare ceux qui s’aiment tout doucement
sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable les pas des amours désunis…
»
Tous deux connaissent les paroles de cette chanson. Une brise rafraîchissante
pénètre, enfin, par la fenêtre entrouverte. Une
nuit apaisante descend sur la ville calmant l’agitation de la
journée. Malgré sa fatigue Alex se sent éveillé,
tendu, aux aguets ; il observe Tali, essaie de deviner où s’égarent
ses pensées. Elle semble plus apaisée, peut-être
se livre-t-elle aux sons de la mélodie. C’est lui qui
rompt le silence :
— Ta mère aimait beaucoup cette chanson.
Elle ouvre les yeux, comme si elle s’extirpait d’un rêve
; et à voix basse, presque en chuchotant :
— Alex, que veux-tu ? Qu’attends tu de moi ? Pourquoi
es-tu venu ?
— Je ne sais pas, j’en ai ressenti le besoin, il me semblait
que c’était important pour nous deux… peut-être
en souvenir de ta mère… peut-être afin de trouver
un sens au désordre du passé.
— Tu es à la recherche du passé et moi je n’arrive
pas à imaginer l’avenir ; nous formons vraiment une merveilleuse
équipe.
— Ne sois pas si amère, tu traverses une époque
difficile ; c’est si douloureux de se séparer de quelqu’un
que l’on aime.
— Et que sais-tu, toi, de cette douleur ?
— Tu t’imagines, peut-être, que je n’ai jamais
été abandonné ? Que je suis sur terre uniquement
pour nuire à autrui et que la vie me sourit sans cesse ? Eh
bien, j’ai quelque chose à t’annoncer : il y a
beaucoup de choses que tu ne sais pas ; en fait, tu ne me connais
pas du tout…
Sa voix devenue dure, est monté progressivement à des
tons élevés puis s’est brisée tout à
coup, comme s’il avait accusé un coup de poing en plein
estomac. Elle, cherche son regard, essaie de comprendre ce qui l’a
blessé ; mais les yeux de l’homme sont éteints
derrière un voile opaque et embué. Elle reconnaît
en elle-même ce noyau de culpabilité, caché mais
qui s’anime pour un rien, ce bloc douloureux et obstiné
qui monte et s’installe au niveau du plexus, envoie des ramifications
jusqu’au fin fond de son ventre, se prolonge et rampe et grimpe
; comme un serpent qui envoie son venin, il accélère
l’activité de son cœur et l’empêche
de respirer librement. Elle sait qu’à ces moments là,
il lui faut attendre patiemment que la crise passe pour qu’un
calme relatif revienne.
— Depuis que maman n’est plus je suis perdue, seule, je
m’égare. J’ai, continuellement, une sensation de
fin, ma vie s’écoule et s’épuise.
Elle a pris la parole sans pour cela répondre à Alex
; cependant ils savent tous deux, à cet instant même,
qu’ils sont associés dans cette sensation de vide et
de manque. Enfermés dans une bulle de solitude et de regrets.
Ils restent ainsi un long moment.
Le disque est terminé ; Yves Montand s’est tu. L’instant
magique est passé.
Tali étire discrètement ses membres graciles.
— J’ai besoin d’un café, en veux-tu également
?
— Oui s’il te plaît, n…
— Noir, sans lait et sans sucre !
Ils se sourient ; une ombre de gêne passe entre eux, de ce rayon
de complicité lointaine. Alex se détend et s’assied
plus confortablement. Tali revient de la cuisine avec un plateau,
deux tasses d’un breuvage noir et fumant, et une soucoupe avec
quelques biscuits qui avaient perdu de leur fraîcheur.
— Désolée, je n’ai pas mieux à t’offrir.
— Pourquoi t’excuses-tu ? Pour notre prochaine rencontre
je t’invite à dîner dans un bon restaurant…
si tu es d’accord, bien sûr.
— Parce que il y aura une prochaine fois ? Dans vingt ans ?
— J’ai l’intention de rester ; personne ne m’attend
nulle part.
— Lorsque tu es parti, quelqu’un t’attendait donc
? Où t’es-tu caché durant toutes ces années
? Pourquoi n’as-tu jamais écrit à maman ?
— Je n’ai pas de réponse satisfaisante à
cette question. Je pense que tu ne me croiras pas mais j’ai
aimé ta mère bien plus qu’elle ne pouvait l’imaginer
et bien plus que tu ne peux le supposer. Je craignais de la perdre
et dans ma grande stupidité j’ai fait toutes les bêtises
imaginables ; je n’en ai pas ratée une, la plus grosse
a été de partir. J’ai vécu dans le déni,
je me suis menti à moi-même, à un tel point que
je ne sais plus qu’elle est ma propre vérité…
Tali écoute avec attention mais elle n’est pas certaine
qu’elle veuille l’entendre. Elle ne peut renoncer à
cette colère, qui a grandi en elle, et en même temps
qu’elle, au fur et à mesure que sa mère se fanait
dans une attente sans fin.
— Maman a eu des prétendants mais elle, obstinément,
les a tous repoussés. Elle a vécu seule, m’a élevée,
a travaillé, s’est plongée dans la lecture, créant
un monde bien à elle en s’éloignant de plus en
plus de la vie du kibboutz ; j’étais, moi, son lien avec
l’extérieur. Elle m’a appris à ne faire
confiance en personne et surtout pas en moi-même… De toutes
mes forces j’ai essayé de la protéger, d’être
sa consolation, sa compensation ; j’ai essayé de guérir
ses blessures. Je n’ai pas réussi ; au fil du temps,
elle s’est de plus en plus repliée sur elle-même.
Lorsque la maladie est arrivée, elle n’a pas lutté,
elle s’est laissée mourir car elle n’avait pas
envie de vivre. Non, je n’ai pas réussi…
Leurs regards se croisent, communiquent dans un langage qui leur appartient.
Ils disent : « je suis là », ils disent : «
ne pars pas ». Ils quémandent, hésitent, chérissent,
brillent.
Alex voudrait prendre sa main, caresser ses cheveux, effleurer sa
joue… comme par le passé.
Tali se met debout, ne sait pas encore ce qu’elle va faire,
reste, figée, devant lui. Sa féminité, neuve
en ce qui le concerne, apparaît comme une évidence ;
et lui se sent revivre dans un élan de jeunesse retrouvée.
— Et en ce moment, Tali, que deviens-tu ? Que fais-tu ? Quels
sont tes rêves ?
— Moi ? Aujourd’hui ?
Elle est désorientée, se déplace dans la pièce,
ferme une fenêtre devant la fraîcheur de la nuit qui avance.
Cherche le chemin qui relie son enfance à sa vie d’adulte.
Et comme elle ne sait quoi faire d’elle-même :
— Une autre tasse de café ?
— Non. Assied toi là, en face de moi, je voudrais te
regarder, t’écouter… parle moi de toi…
Et, elle, obéissante et muette, prend place devant lui sans
être consciente du regard chargé de curiosité
et de tendresse qui l’observe , vagabondant dans les contrées
dissimulées de sa silhouette.
Tali est absorbée par ses pensées, dans son esprit,
comme une vidéo que l’on déroule à l’envers,
tout lui revient.
Elle a trois ans, on lui dit que papa est parti très loin mais
elle sait déjà qu’il ne reviendra pas. Elle capte
la triste ambiance qui règne autour d’elle dans le kibboutz.
Maman pleure. Dans la maison d’enfants elle a droit à
une attention toute particulière ; elle sent, sans la comprendre,
la compassion des jardinières d’enfants. Les enfants,
eux, l’observent avec un respect inhabituel et renoncent à
tout jouet dès que c’est elle qui le convoitise. Puis
le temps passe, les semaines et les mois, papa s’estompe dans
sa petite tête, l’absence et le manque se font sentir
et lui donnent souvent envie de pleurer. Elle s’émeut
à chaque fois que l’on frappe à la porte et qu’un
soupçon d’espoir renaît, immanquablement déçu.
Elle a la nostalgie des bras qui l’enlacent, de la barbe naissante
sur la joue piquante, des épaules qui la perchent plus haut
que tous, de son large sourire dès qu’il l’aperçoit…
Le soir, dans la maison d’enfants silencieuse, lorsqu’elle
n’arrive pas à s’endormir, elle se console en suçant
son pouce, se berçant doucement en se balançant d’avant
en arrière, les yeux grand ouvert dans l’effrayante obscurité.
La puéricultrice de garde fait sa ronde, précédée
par un faisceau de lumière qui n’éclaire qu’une
petite tranche de nuit ; la petite fille fait semblant de dormir,
évitant ainsi des questions auxquelles elle ne saurait répondre.
Une nuit, alors que le vent du désert du Néguev souffle
plus fort que d’habitude, ce vent qui amène plus de sable
que de pluie, qui fait trembler les branches et même les objets,
qui fait grincer les portes, et qui pénètre, sans remords,
dans l’imaginaire des petits enfants… Tali attend avec
impatience la venue du rai lumineux de la gardienne qui rassure et
calme, un peu, les frayeurs. Cette fois c’est un gardien qui
se cache derrière la lampe de poche, il entend les pleurs timides,
s’approche du lit de la petite ; elle le connaît, c’est
le chauffeur du tracteur qui, quelquefois, emmène les enfants
en promenade sur sa plate-forme. Il se penche vers elle :
— Qu’est-ce que tu as, petite ? pourquoi ne dors-tu pas
?
Elle, toute gênée, le fixe sans répondre…
— Petite fille, qu’est-ce qui te fait peur ? Le vent ou
l’obscurité ? Tu sais, tu as le droit d’avoir peur,
ce n’est pas grave ; d’autres, plus grands que toi, ont
peur aussi.
Avec difficulté, elle avale sa salive.
— Les deux, j’ai peur du vent et du noir. Et… et…
j’ai fait pipi au lit.
Le tractoriste sourit, il caresse les cheveux de la petite, se dirige
vers la buanderie, en ramène des draps propres et un pyjama
sec, et avec des mouvements doux déshabille et rhabille, change
les draps, l’invite à se recoucher. Il tire vers lui
une chaise d’enfant, s’assied et s’installe près
du lit. Elle ne veut pas le vexer mais, en elle-même, se moque
car il est vraiment très drôle ce grand monsieur assis
sur une petite chaise, son gros derrière déborde et
ses grandes jambes, trop près du sol, s’emmêlent.
— Maintenant tu peux dormir tranquillement, je vais faire la
garde jusqu’à ce que tu t’endormes, jusqu’à
ce que tu atteignes des rêves dorés.
Il pose délicatement sa grosse main sur l’épaule
frêle… Tali se laisse aller, s’enfonce doucement
dans le sommeil ; elle est en sécurité.
Durant sa semaine de garde, chaque nuit, Alex revient à la
maison d’enfants ; il calme, sourit, couvre, chuchote des mots
apaisants, chantonne des mélodies qui bercent. Et lorsque cette
semaine se termine il continue ses visites, chaque soir à une
heure tardive, il se pointe près du petit lit, offre sa présence
rassurante si elle est éveillée et s’éclipse
discrètement s’il la trouve endormie.
Et maintenant, en cet instant, après tant d’années,
Tali l’observe, à la recherche d’un abri sûr
et connu ; comme si elle retrouvait un coin du passé qu’elle
avait, jadis, aimé. Il lui sourit, ses yeux sont vêtus
de velours, ses rides paraissent moins profondes, son dos s’est
redressé, son visage est plus serein.
— J’aurais dû venir voir ta mère il y a des
années… mais je ne pouvais pas, j’avais honte de
vous avoir abandonnées. Maintenant que je suis face à
toi Tali, il est temps d’en finir avec les non-dits, il est
temps que tu connaisses la vérité.
Elle, d’un bond, se lève, comme mue par un ressort, se
penche vers lui, pose ses doigts tremblants sur ses lèvres,
lui interdisant de continuer. Le regard de la jeune femme agrippé
à celui de l’homme ; elle reste ainsi, figée comme
une figurine qui, les minutes s’écoulant, s’assouplit
et devient flexible. Emu il ferme les yeux, prudemment il saisit son
bras et, avec douceur, l’attire vers lui.
La nuit pâlit, les voitures commencent à rouler, la ville
s’éveille.
©Aliza Claude Lahav
septembre 2008