Comme chaque matin il finissait de lire son journal
de la première à la dernière page. Furtivement
il regarda l’horloge accroché au mur de la cuisine ;
ah ! mon Dieu ! il allait être en retard à son rendez-vous.
Soigneusement il plia son journal, versa le fond de café froid,
rinça minutieusement la tasse et l’essuya, puis l’aligna
dans le placard à vaisselle. Il fallait que tout soit en ordre,
pilepoil, chaque chose à sa place, chaque chose en son temps.
Dans son cabinet de toilette il passa la brosse sur ses cheveux blancs
; pas trop fort afin de ne pas éliminer ceux qui étaient
encore là. Il se tapota les joues fraîchement rasées
pour leur donner un peu de couleurs. Se recula un peu du miroir, s’observa,
de face puis de profil, il n’était pas si mal que ça
finalement… non, il ne se plaignait pas ; pour son âge,
il avait vu pire.
Il vérifia une dernière fois si tout était bien
en ordre dans son petit appartement, mit son chapeau un peu de côté
sur sa tête, c’est ce qui lui allait le mieux. Le temps
s’annonçait chaud, il n’avait donc pas besoin de
veste. Il s’examina une dernière fois dans le miroir
placé à cet effet près de la porte, prit ses
clés et sortit.
Du coin de sa rue jusqu’au rond-point il y a deux cents quarante
trois pas, du rond-point jusqu’au portail du cimetière
cent trente cinq pas ; des pas moyens bien sûr, ni top grands
ni trop petits, toujours égaux si non cela change les comptes.
La tête lui tourne un peu, il est ébaubi par le bruit
des voitures, ébloui par la lumière du soleil déjà
forte à cette heure matinale. Il a oublié ses lunettes
de soleil…
Le cimetière était pratiquement vide de visiteurs à
cette heure ci ; il y régnait un calme que le vieux monsieur
savait apprécier. Il y venait tous les jours depuis des mois
; cet endroit, qui lui était maintenant familier, faisait partie
de sa routine, de sa vie. Il n’avait peur ni des morts, ni de
la mort. Il commençait par faire un petit tour parmi les tombes,
relevait une plante que le vent avait fait basculer, jetait à
la poubelle un bouquet fané, rajoutait un petit caillou sur
une tombe vide pour montrer qu’un visiteur était passé.
Il arrivait, enfin, près de la grande pierre de marbre noir,
debout, tête baissée, il regardait avec attention chaque
lettre du nom qui y était gravé. Sarah Valenberg…
Sarah… malgré le temps qui passe chaque jour il s’émeut
à nouveau. Sarah Valenberg-1934-2008- Après un moment
de recueillement le vieux monsieur s’activera autour de la tombe
selon un emploi du temps établi par la force de l’habitude.
Le dimanche il ne faisait pas grand-chose puisque le grand ménage
avait été fait deux jours avant. Le lundi il enlevait
la poussière, le mardi il allumait une bougie dans le petit
espace réservé à cet effet, le mercredi il désherbait
et ratissait autour de la stèle, le jeudi il rangeait minutieusement
les petits cailloux qu’il disposait en plusieurs rangée,
chaque caillou représentant l’une de ses visites ; et
le vendredi, afin de se préparer au jour du seigneur, il arrivait
au cimetière avec sceau, brosses et chiffons. Il balayait,
époussetait, lavait, frottait, avec amour et dévotion,
cette pierre où reposait Sarah Valenberg. Le samedi il ne venait
pas ; en l’honneur du sabbat, le matin il prenait son livre
de prières et son tallith et s’en allait, en comptant
ses pas, à la synagogue.
Lorsqu’il terminait son travail, que la pierre, encore humide,
reluisait de propreté, il s’asseyait sur un coin de la
tombe de Sarah, quitte à se mouiller un peu; c’était
leur moment d’intimité. Il se sentait bien, calme, protégé…
Quelques rares visiteurs passaient, pour la plupart des femmes, seuls
ou en petits groupes, tous silencieux ou parlant à voix basse
; à ces heures là il y avait peu d’enterrements.
Notre petit vieux, tête baissé, épaules rentrées,
un peu recroquevillé sur lui-même, du coin de l’œil
observait ce qui se passait autour de lui. Au fil des semaines il
avait remarqué une femme, d’assez forte corpulence, les
cheveux cachés par un foulard qui laissait deviner un chignon
blanc comme neige, et qui venait tous les vendredis en fin de matinée.
Un jour, en repartant, elle s’était arrêtée
un instant devant lui, avait murmuré : « la vie continue,
ne l’oubliez pas. » Il n’était même
pas certain d’avoir bien entendu, elle n’était
déjà plus là. Un autre jour elle lui avait offert,
furtivement, quelques tranches de cake enveloppées dans du
papier d’argent ; sans un mot elle avait déposé
le petit paquet près de lui sur la pierre de Sarah. Lui, l’avait
à peine remercié tant sa gorge était nouée.
Depuis lorsqu’elle arrivait, de loin, elle lui faisait un petit
signe de la main, il répondait par un sourire timide. Il aimait
bien les vendredis.
Ce matin là le ciel était bas, les nuages de plombs
assombrissaient l’atmosphère, il allait sans doute tomber
des cordes. Le vieil homme se sentait assez mal, toussait, mouchait,
la tête lui tournait, il devait couver une grippe. Malgré
tout il partit à son rendez-vous comme d’habitude ; il
n’aurait pu terminer sa semaine sans sa visite journalière
au cimetière. Lorsqu’il arriva en vue de la stèle
noire, de loin, il sut que quelque chose avait changé. Ses
cailloux de présence, comme il les nommait, avait été
enlevés et s’amoncelaient en désordre entre deux
tombes voisines ; Sous le nom et la date, comme pour les souligner,
une rose rouge… une unique rose rouge à longue tige et
aux pétales flamboyants qui, déjà, commençaient
à se faner. Lui, restait là, frustré, il se sentait
trahi sans savoir vraiment pourquoi…
La dame au cake se tenait près de lui, elle s’attarda
un moment ; « comme c’est gentil, dit-elle d’une
voix douce, comme c’est gentil d’avoir déposé
cette fleur pour votre Sarah. » Puis elle s’éloigna
et très vite revint sur ses pas : «Je vous observe depuis
des mois; vous avez l’air si malheureux, ça ne sert à
rien de vous morfondre comme ça. Et là vous ne voyez
pas qu’il va pleuvoir ? Tenez, je vous invite ; je vais vous
faire goûter un bon potage, ça va vous remonter le moral
et je vous assure que votre Sarah ne vous en voudra pas… »
Ma Sarah ? « Ma » Sarah ? Comment lui dire qu’il
ne connaissait pas et n’avait jamais connu Mme Valenberg ? Qu’il
ne savait d’elle que sa date de naissance et celle de sa mort
et que jusqu’à la rose rouge il ignorait que quelqu’un
la regrettait.
Au hasard de ses promenades il était rentré dans ce
grand cimetière. Le nom lui avait plu, la tombe avait l’air
abandonnée, comme lui vieux célibataire endurci et solitaire…
une rencontre fortuite et tardive…
La femme s’éloignait, elle se retourna pour l’attendre.
Le vieil homme s’empressa de la rejoindre ; qui pourrait refuser
un bon bouillon de poulet juste avant l’entrée du Sabbat
? Un bouillon bien chaud aux effluves odorants, avec des petits cercles
de graisse et, si Dieu le veut, des petites pâtes en forme d’étoiles
qui nageront à la surface.
Aliza Claude Lahav
Janvier 2009