Damien c’est mon frère, il a dix ans
il est fort il est grand et c’est le plus intelligent…
après papa bien sûr mais papa il est pas là, il
est parti. Ça fait longtemps mais j’sais pas si c’est
un mois ou un an, j’sais qu’ ça fait longtemps.
Maman m’a dit « ça vaut mieux comme ça »
je n’vois pas ce qu’elle veut dire et la maison est vide
sans lui. Et si ça vaut mieux comme ça alors pourquoi
elle pleure si souvent ?
Moi c’est Juliette. J’ai cinq ans, enfin presque six,
c’est bientôt mon anniversaire moi je crois que mon papa
viendra pour mon anniversaire il avait promis. Jouli , c’est
comme ça que papa m’appelle à cause de son drôle
d’accent, je trouve le temps long et je m’ennuie très
fort de lui. J’aimerais tant voir le monde du haut de ses épaules,
sauter sur ses genoux, entendre sa voix me chuchoter au coin de l’oreille
des gentillesses d’amour, découvrir ce qu’il avait
dans ses poches où il y avait toujours une friandise ou un
petit cadeau pour moi. En un mot être sa petite Jouli qu’il
aimerait toujours, c’est lui qui l’avait dit, je n’invente
rien ; mais alors où il est mon papa ?.
« Bouche Cousue et pince sans rire, sinon attention
à tes fesses ! Hein ? » Damien il est très embêtant
quelquefois et même souvent, il arrête pas de me répéter
ce que j’ai le droit de dire et ce qu’il vaut mieux ne
pas raconter à maman il me ressasse cette phrase à longueur
de journée, surtout en ce moment que c’est les vacances
et qu’il n’y a pas d’école, il est toujours
sur mon dos. Alors moi j’répète après lui
et j’imite même son geste en acquiesçant de la
tête : mon pouce et mon index réunis passent sur ma bouche
fermée hermétiquement. C’est pour qu’il
me lâche mais ça n’aide pas beaucoup, Damien c’est
mon grand frère, y m’énerve mais j’laime
bien quand même. A force d’entendre
« bouche cousue… » je ne sais plus ce que je peux
dire et ce que je dois taire alors je parle le moins possible. C’est
plus sûr comme ça. Il me semble que Damien n’aimerait
pas que maman sache qu’il a piqué de l’argent dans
son sac alors je ne raconte pas ; d’ailleurs je sais même
pas ce qu’il en a fait, il a pas voulu me dire. Franchement
je crois qu’en ce moment elle s’en fiche complètement
elle est bien trop occupée à être triste, elle
peut pas s’inquiéter des bêtises de Damien, moi
j’essaye d’être le plus sage possible pour la soulager.
Quelquefois je sais pas si elle est triste ou en colère, elle
se met à crier on sait même pas pourquoi, elle s’énerve
pour des choses qui la faisaient rire y a pas longtemps. Après
les cris elle regrette, enfin c’est ce que je crois, «
j’ai les nerfs à vif » elle dit. Les nerfs à
vif, les nerfs à vif… qu’est ce que ça peut
bien vouloir dire ? J’ose pas lui demander. Je me dis pince
ta bouche comme si elle était cousue et tais-toi, ça
va lui passer. Je peux pas non plus poser la question à Damien
lui il me répond toujours à tout ce que je lui demande
« t’es trop petite tu pourrais pas comprendre »
eh ben moi je pense qu’il ne faudrait pas dire ça aux
enfants parce que ça n’fait vraiment pas plaisir ; c’est
pas parce que on est petit qu’on comprend rien. D’ailleurs
y a des grands qui comprennent pas grand chose non plus. Moi quand
j’serai grande je dirai pas à mes enfants des choses
qui leur feront pas plaisir.
Le soir lorsqu’elle vient me faire mon câlin du dodo,
c’est comme ça qu’on disait quand j’étais
petite, je veux dire quand j’étais plus petite, elle
a l’air si fatiguée ma maman, si perdue, comme moi le
jour où je m’étais égarée dans un
grand magasin, j’avais tellement peur de pas la retrouver que
mes larmes étaient coincées dans ma gorge et j’arrivais
pas à répondre aux questions des gens qui voulaient
m’aider. Et puis ma maman est arrivée en courant vers
moi, elle m’a serrée très fort et là je
pouvais plus respirer mais j’étais bien, j’étais
bien. Quand je la vois comme ça ma maman j’ai envie de
la prendre dans mes bras, de la serrer très fort et d’être,
à mon tour, sa maman. Elle s’en va et me laisse toute
seule dans mon lit et j’ai du mal à m’endormir.
J’aimais pas non plus quand ils se disputaient, oh non j’aimais
pas, ça me faisait peur. J’sais pas pourquoi je me faisais
toute petite, même des fois je me cachais pour assister à
leurs disputes. J’avais envie de pleurer mais j’me retenais,
j’voulais pas les gêner. Maman criait, elle disait des
mots que j’comprenais pas, c’était dans la langue
de papa, et lui y tapait sur la table avec son poing fermé
et il criait aussi dans cette langue si bizarre qui roulait dans leurs
voix comme des coups de tonnerre, les éclairs c’étaient
dans leurs yeux. Au bout d’un moment je voulais plus voir, je
fermais les yeux très fort : bouche cousue yeux cousus. Je
mettais mes mains sur mes oreilles mais je les entendais et surtout
je les écoutais, j’voulais pas vraiment tout rater. Et
à chaque fois, mais alors à chaque fois, l’un
des deux me disait « qu’est ce que tu fais là ?
va dans ta chambre, va jouer » j’y allais dans ma chambre
mais jouer ? A quoi j’aurais bien pu avoir envie de jouer ?
Mais attention, ça a pas toujours été comme ça.
Quand j’étais plus petite on faisait plein de choses
tous ensemble, Damien y râlait toujours parce que il disait
que les films, les jeux, les ballades, c’était pour les
petits, plus pour moi que pour lui. Ben oui ça a des avantages
d’être la plus jeune par exemple quand j’suis fatiguée
mon papa me met sur ses épaules, Damien quand il est fatigué
on lui dit «fait un effort et cesse de rouspéter »
alors là y râle encore plus et tout doucement y dit des
gros mots moi bien sûr ça m’fait rigoler. Et puis
le soir souvent mon papa y me racontait une histoire avant de m’endormir
et Damien j’crois que ça lui faisait pas plaisir ; y
disait rien mais moi je sais quand il est pas content. Et quand mon
papa y m’appelait « sa princesse » Damien il était
pas content. A la première occasion, en s’assurant que
personne ne le voyait, il me refilait une ou deux taloches ou bien
il me bousculait ; il aurait voulu que je pousse des grands cris mais
moi j’disais rien pour l’embêter encore plus.
Mais c’est fini tout ça, depuis que papa est parti loin,
depuis qu’il est reparti dans son pays, Damien y se croit l’homme
de la famille, y donne même des conseils à maman, elle
l’écoute mais moi je crois qu’à la fin elle
fait ce qu’elle veut.
Hier soir mon oncle Julien est venu nous voir. Mon oncle Julien c’est
le grand frère de ma maman, c’est son Damien quoi. Ils
se sont assis tous les deux dans la cuisine et ils ont parlé
pendant longtemps ; ils chuchotaient, c’était embêtant
parce que du salon Damien et moi on pouvait rien entendre, mais quand
même de temps en temps ils élevaient la voix, on aurait
dit qu’ils s’engueulaient. Oncle Julien a dit à
maman : « c’est pas l’moment de faire la fière,
tu dois le laisser revenir ; tes deux gosses tu veux les élever
toute seule ? » maman elle a pas répondu, en tous cas
moi j’ai pas entendu. « Il a fait une connerie ? et alors
? ça arrive dans tous les couples, c’est lui qui l’a
faite mais ça pourrait tout aussi bien t’arriver à
toi. » J’ai pas compris la réponse de maman, en
tous cas quand c’est Damien qui dit « connerie »
il se fait gronder très fort et là rien du tout, c’est
passé comme un rien ; c’est pas juste, les grands y ont
tous les droits.
Voilà mon anniversaire il est passé,
mon papa il est pas venu, il a même pas téléphoné…
je crois bien qu’il a oublié ; peut-être même
qu’il m’a oubliée. C’est possible ça
? D’oublier qu’on a une petite fille qui a tout juste
six ans ?
Ma maman m’a offert une poupée et Damien m’a même
embrassée, mais ça c’est parce que maman l’a
poussé vers ma joue. J’aime pas les poupées !
La nouvelle elle a des longs cheveux blonds, des yeux qui se ferment
quand on la couche et une petite bouche toute rouge un peu pincée.
Elle peut rester debout ou assise et quand on lui appuie sur le ventre
elle pousse des petits cris comme si elle était triste…
ce qui est sûr c’est que si j’lui dis mes secrets
elle les répètera pas; c'est bien connu les poupées
ça parlent pas. J’ai fait semblant d’être
contente mais le soir, toute seule dans mon lit, j’ai pas pu
m’empêcher de pleurer ; j’sais même pas exactement
pourquoi mais c’que je sais c’est qu’il y a des
choses qui ne me font pas plaisir. Seulement voilà, moi je
veux pas faire de la peine à ma maman alors bouche cousue…
je lui dis pas tout ! Et mon papa y peux rester loin d’ici,
j’veux plus le voir et plus jamais je lui parlerai et même
s’il me ramène des sucettes au caramel, qui sont mes
préférées, je lui dirai que j’en veux pas
de ses cadeaux. Tout de même si y revenait ça me ferait
plaisir ; oh oui, ça me ferait très plaisir. Bien sûr
je le montrerai pas ; on est pas forcé de montrer tous ses
sentiments hein ? Parce que avec les grands on sait jamais ce qui
peut arriver, y sont pas du tout stables.
©Aliza Claude Lahav
Avril 2011