Histoire d'eau est une épopée anecdotique qui nous est contée par mon ami Daniel, je le remercie de nous l'offrir.

      C’est un petit bonhomme tout rond, joufflu et quelque peu ventripotent, qui semble avoir poussé autant en épaisseur qu’en hauteur. Ses amis intimes le surnomment « Le rond-point », car s’il se trouve sur leur chemin, mieux vaut pour eux le contourner que d’essayer de le croiser. Il faut dire que la profession d’enseignant qu’il exerça - sans d’ailleurs beaucoup d’exercice – pendant une quarantaine d’années a passablement favorisé sa prise d’embonpoint.
    On comprendra donc aisément que lorsque sonna, pour sa femme et lui, l’heure d’une retraite bien méritée, c’est à la campagne qu’ils se retirèrent, dans un pavillon posé sur un vaste terrain, condition sine qua non pour occuper sainement leurs loisirs et faire perdre à notre homme quelques-uns de ses kilos superflus. Il était hors de question pour lui de vieillir dans un fauteuil !
    Et de fait, à peine emménagé, notre retraité entreprit une multitude de travaux dont il ne se serait jamais cru capable. Jardinage, terrassement, maçonnerie, menuiserie… rien ne l’effrayait. Mais c’était oublier un peu vite que les seuls efforts qu’il avait fournis pendant toute sa carrière avaient été de monter les escaliers qui le conduisaient à son appartement ou dans sa salle de cours, et que la charge la plus lourde qu’il avait jamais portée avait sans doute été son cartable.
Aussi son dos supporta-t-il très mal les efforts qu’il lui imposa, et notre ouvrier souffrit-il très vite d’une lombalgie qui ne le quitta plus. Force lui fut donc de remettre sine die la réalisation d’un bassin de jardin qu’il rêvait pourtant fort de construire au milieu de sa propriété.
    Quand un beau jour du mois de juin dernier son gendre lui proposa de creuser le trou, il resta fidèle à sa devise qu’il ne faut jamais remettre au lendemain ce que les autres peuvent faire le jour-même, et c’est avec un enthousiasme non dissimulé qu’il accepta l’offre.
    Quelques jours plus tard, le bassin prenait forme. Celle d’un gros haricot de 8 mètres de long, un peu plus de 2 mètres en ses parties les plus larges, et 0, 80 mètre de profondeur.
Mais n’allez surtout pas croire que notre homme restait inactif ! Rien ne l’horripile d’ailleurs plus que d’avoir à cocher désormais sur certains imprimés la case « Inactif ». Pensez donc ! Il l’a été toute sa vie ! On ne va quand même pas l’affubler jusqu’à la fin de ses jours de ce qualificatif à la connotation quelque peu péjorative ! Non, non, non ! Il loua un petit camion avec lequel, mètre-cube par mètre-cube, il transporta du sable pendant toute une matinée. Le siège du véhicule étant très inconfortable, il souffrit du dos presque autant que s’il avait manié pelle et bêche.
    A la suite de quoi notre pépé regarda transpirer son gendre, se contentant de lui apporter une boisson fraîche quand il en faisait la demande. Mais c’est aussi cela, l’amour du travail : savoir et pouvoir passer des heures à regarder travailler les autres ! Du moins ceux qui travaillent bien !
    Lorsque son gendre eut terminé, ce fut au tour de notre retraité de prendre la relève. Dès lors, et pendant presque un mois, il sut ce que c’était que de suer sang et eau. Poussant devant lui sa brouette en même temps que sa bedondaine, il transporta des mètres-cubes de sable fin et les régala sur les différents degrés du trou afin de protéger l’épaisse et lourde bâche de caoutchouc qu’il lui fallut ensuite déployer pour recouvrir le fond, les sous-rives et les rives du bassin afin d’en assurer l’étanchéité. Comme elle débordait assez largement en deux endroits, notre bonhomme creusa, lui-même cette fois, deux autres trous, nettement plus petits ceux-là, mais suffisants pour y planter roseaux et bambous.
    Il découpa alors précautionneusement la bâche à la forme du bassin, la laissant toutefois dépasser tout autour de trente à quarante centimètres qu’il enfouit ensuite dans une petite circonvallation qu’il recouvrit de terre. La bâche serait ainsi invisible et solidement maintenue.
Travailleur infatigable (depuis sa retraite !), il transporta ensuite suffisamment de terre pour réaliser une petite butte de terre sur et autour de laquelle il empila des pierres percées et des galets, de façon à former une cascade qui déverserait dans le bassin une eau claire et limpide.
    Vint enfin le moment tant attendu de la mise en eau. Plus de 7000 litres d’eau furent nécessaires pour emplir le bassin jusqu’à ras-bord. Mais n’allez pas croire que notre brave homme, pourtant courageux s’il en est, le fit avec un seau. N’oubliez pas que c’est un intellectuel ! Une pompe électrique puisa l’eau dans un puits situé à quelques mètres du bassin.
    Néanmoins, tout autre qu’un haut fonctionnaire du Ministère de la Culture serait totalement incapable de se faire une idée exacte de la somme des efforts incommensurables que représenta ce travail titanesque pour un agent de la Fonction Publique, retraité de surcroît, et atteint d’un mal de dos chronique. Mais Dieu que le résultat était beau !
    Téméraire jusqu’au bout, bravant les vents et les marées, n’hésitant pas à mettre sa vie en péril, il pénétra courageusement dans le bassin et, tout en apnée, il déposa en son endroit le plus profond une pompe reliée à un énorme filtre à deux compartiments installé derrière la cascade et chargé de restituer dans celle-ci une eau parfaitement filtrée et oxygénée. Une seconde plongée, toujours en apnée, lui permit de mettre en place une deuxième pompe alimentant un jet d’eau à trois niveaux. Le fin du fin ! La cerise sur le gâteau !
    Je crois qu’il passa sa soirée à regarder couler et jaillir l’eau. Une légère brise ondulait la surface de l’eau qui venait lécher les rives comme les vagues de l’océan qui s’échouent sur les plages ! Sa femme vint bientôt le rejoindre, bientôt suivie des voisins puis, m’a-t-on dit, de tous les habitants du lotissement. Mais je ne saurais me porter garant de la véracité de cette information ! Et ils restèrent là, béats d’admiration, jusqu’à la nuit tombée.
    Le lendemain matin, les volets à peine déclos, vous imaginez aisément où se porta immédiatement son regard. A plusieurs reprises, il se frotta vigoureusement les yeux. Il se pinça même pour s’assurer qu’il était réellement éveillé, et non encore en proie à l’un de ces cauchemars qui viennent parfois hanter ses nuits. Et c’est en s’écarquillant les yeux qu’il avança lentement, l’air hagard, jusqu’au milieu de sa pelouse. Le jet d’eau, il l’avait fermé la veille au soir. Mais la cascade, il l’avait bien-sûr laissé couler. Prêtant l’oreille – car il ne donne jamais rien – il l’entendit en effet. Ouf ! Il dut malgré tout se rendre à l’évidence : le niveau de l’eau avait baissé de moitié. Qu’était-il donc arrivé ? Certes ses deux chiens étaient allés s’abreuver plusieurs fois à cette source nouvelle, mais ils n’avaient quand même pas pu absorber 3000 litres d’eau !
    Et que l’on aille pas dire qu’un littéraire est incapable de raisonner scientifiquement. La preuve va vous en être apportée ici même, car notre homme déduisit immédiatement que si l’eau s’était échappée du bassin, c’est qu’il y avait une fuite. Et si fuite il y avait, elle devait nécessairement se trouver juste au-dessus du niveau où l’eau s’était arrêtée. Ca vous en bouche un coin, n’est-ce pas ?
    Notre « petit bedon » se munit donc d’une loupe et, en parfait Sherlock Holmes, il se mit à inspecter minutieusement la paroi du bassin, juste au-dessus de la ligne d’eau. Au bout de quelques minutes et de quelques mètres d’une inspection digne des plus fins limiers de Scotland Yard, il découvrit côte à côte trois petits trous. Il eut de prime abord la tentation d’arrêter là son investigation mais… s’il y avait eu d’autres trous ? Voyez comme son intelligence est vive, et profonde sa réflexion ! Il continua donc de faire patiemment, à pied et à la loupe, le tour complet du bassin. Fort heureusement pour lui, il ne remarqua ni autre déchirure ni autres accrocs.
    Il colla donc deux épaisses et larges rustines, l’une côté face la bâche, l’autre côté pile. Après avoir fortement pressé et patienté le temps réglementaire de 12 heures, il remit en eau et attendit le jour suivant, la poitrine gonflée par une sourde angoisse.
    Le lendemain matin, le bassin semblait ne pas avoir perdu une goutte d’eau. On attendit toutefois deux jours encore avant de crier victoire et se glorifier d’avoir su si promptement repérer et réparer la fuite.
Rien d’anormal ne s’étant passé au terme de ce délai, on pouvait légitimement penser que la partie était gagnée. Une dernière vérification toutefois : une analyse complète de l’eau. PH, GH, KH, NO2… nous indiquerait si le bassin était apte à recevoir plantes et poissons. Las ! Si tout le reste était à peu près correct, la teneur en nitrites était telle qu’aucun poisson n’aurait survécu. En conclusion, l’eau du puits ne convenait absolument pas. Et quelle alternative, sinon de la remplacer par celle du robinet ? Notre spécialiste en tout genre emprunta donc une pompe aspirante et entreprit de vider entièrement son bassin, puis le remplit de nouveau, mais en se branchant cette fois sur le réseau d’alimentation en eau potable. Aïe, Aïe, Aïe, gare à la prochaine facture ! Au bout de quelques jours, une nouvelle analyse de l’eau fut effectuée. «Ô rage, Ô désespoir, Ô vieillesse ennemie… » la teneur en nitrites était toujours la même !
    Notre homme se sentit gagné par le découragement au point qu’il envisagea un moment de tout abandonner. Internet est heureusement une mine d’or et les forums en tout genre y foisonnent. Il en dénicha un intitulé « Aquajardin », sur lequel on lui apprit que la présence de nitrites était normale pendant les trois premiers mois de la création d’un bassin, et qu’elle allait même encore augmenter pendant une bonne quinzaine de jours. Il lui fut également conseillé d’introduire le plus rapidement possible des plantes flottantes, immergées, oxygénantes… dont le développement devrait réguler l’équilibre biologique, et de mettre régulièrement des bactéries dans le filtre. Nymphéas, jacinthes d’eau, myriophylles et autres plantes que vous connaissez tous – mais pas moi – prirent alors place dans le bassin. Au bout d’un mois, il est vrai que le taux de nitrites avait notablement diminué, et les plantes se développaient à vue d’œil. C’était même si beau que des spots lumineux furent installés à l’extérieur et à l’intérieur du bassin. Eh oui ! Dans l’eau, au fond du bassin ! Magnifique ! Les Grandes Eaux de Versailles !

    Fin juillet, sa fille et son gendre s’absentant pour quelques jours, ils lui confièrent, comme à l’habitude, la garde de leurs deux chiennes. Ce sont d’énormes bergers allemands hautes de 2 pieds 3 pouces au garrot, et possédant à elles deux 8 pattes éléphantines. Aimant le grand air et habituées à être le plus souvent dehors, je vous laisse imaginer l’état du carrelage de la maison lorsqu’elles rentrent les pattes mouillées ou, pire encore, pleines de terre ou de boue. Après quelques allées et venues, vous ne savez plus si, pour nettoyer, vous devez utiliser une serpillière ou passer le motoculteur. Et si, avec l’âge, la mère est devenue une bonne grosse bête tranquille, il n’en est pas de même de sa fille qui, à un an et demi, est joueuse, remuante, turbulente, ne tenant pas en place et bousculant tout sur son passage. Elle court en tous sens dans la propriété, prend un malin plaisir à gratter dans les plates-bandes, à déterrer fleurs et plantes aromatiques, à creuser des trous pour chasser le mulot ou tenter de s’échapper dans la campagne. Elle est à elle seule la tempête Jeanne et le cyclone Yvan réunis. Il n’y a pas encore eu de victimes, mais cela ne saurait tarder ! Et l’ennui, c’est que là où elle passe, les dégâts ne sont pas couverts par les assurances contre les catastrophes naturelles. Pourtant…
    La veille de leur départ, les deux chiennes avaient dû avoir le pressentiment que leurs maîtres allaient venir les chercher, car c’est tout excitées qu’elles ont couru et joué jusqu’à la tombée de la nuit. Le lendemain matin, lorsque leur maître adoptif et heureux propriétaire d’un superbe bassin de jardin sortit sur la pelouse pour y faire jouer sa propre chienne Yorkshire, il ne remarqua de prime abord rien d’anormal. Mais il fut surpris quand, à la place de la balle de tennis qu’il lui avait lancée, sa petite chienne lui rapporta un lambeau de plante aquatique. S’avançant pour aller chercher la balle, il mit le pied sur un éclat de panier en plastique noir, puis sur une grosse motte de terre mêlée de tourbe et de filaments. Un peu plus loin agonisait dans la souffrance le reste d’un panier spécial pour les plantes d’eau. Plus loin encore, gisait lamentablement une « typha latifolia », que vous connaissez tous, et dont l’expulsion, à la fois du bassin et de son panier, avait dû être faite avec la plus grande rudesse. Le maître des lieux commençait à avoir une vague idée de ce qui s’était passé et craignait le pire. C’est donc la face à demi voilée qu’il continua d’avancer vers le chef-d’œuvre qui lui avait coûté tant d’efforts, de sueur et de douleurs lombaires. Et là, c’est effectivement le pire qui l’attendait : les plantes flottantes étaient déchiquetées, les jolies fleurs de nénuphars ne possédaient plus qu’un ou deux pétales, les plantes semi-immergées avaient été tirées hors du bassin, mises en charpie, et leurs paniers déchirés. Seuls ceux contenant les nymphéas, totalement immergés au fond du bassin, avaient survécu au désastre, ainsi qu’un « Equisetum japonicum », trop lourd pour être délogé et qui se dressait fièrement, seul témoin du massacre dont avaient été victimes ses congénères. Son contenant portait toutefois les stigmates d’un véritable acharnement sur lui des puissantes mâchoires qui avaient vainement tenté de le sortir de l’eau.
    Mais, cher lecteur, chère lectrice, ce n’était pas tout ! Le bassin avait une nouvelle fois perdu la moitié de son contenu. Et là, pas besoin d’appeler à la rescousse Sherlock Holmes et son cher Watson, pas besoin de loupe ou de toute autre lentille grossissante : la déchirure était énorme, béante comme celle qu’un maudit iceberg avait ouvert dans le flanc droit du Titanic.
    Notre homme en eut les bras coupés ! Ou, si vous préférez, les bras lui en sont tombés. Dans un cas comme dans l’autre, le résultat était le même. Il les a ramassés depuis, mais sans bras, ce ne lui fut pas facile ! Mais pas plus, en vérité, que de prendre les jambes à son cou (essayez, vous verrez !), ce que fit pourtant la chienne dévastatrice lorsqu’elle prit conscience qu’un terrible courroux s’abattait sur elle. Elle revint toutefois bien vite et vous remarquerez au passage (si ce n’est déjà fait !) à quel point la notion de bien et de mal varie d’un être ou d’un individu à l’autre. En effet, la chienne ne semblait absolument pas comprendre pourquoi son maître se mettait en colère ; elle paraissait complètement ignorer que c’était elle-même la cause de cette ire, et elle ne se sentait en tout cas nullement responsable d’une quelconque mauvaise action. Bien au contraire, elle se mit à gambader fièrement autour de son maître de quelques jours et de ce qui avait été son cher bassin, semblant même chercher dans son regard ou son attitude une récompense ou au moins un compliment pour le magnifique travail qu’elle avait accompli, au risque de se noyer ou de s’y casser les dents. S’apercevant que des larmes roulaient sur ses joues, elle vint même le consoler en se frottant contre ses jambes.
    Que vouliez-vous qu’il fît ? Qu’il abattît une bête qui, quoique fautive, lui témoignait tant d’amitié ? Qu’il se tirât lui-même une balle dans la tête ? Il caressa le coupable animal qui le remercia d’une grosse léchouille, et il se mit en devoir de ramasser tous les débris. La chienne le suivit pas à pas et lui en rapporta même quelques-uns qu’elle déposa à ses pieds. Des paniers furent rachetés, ceux des morceaux de plantes qui possédaient encore quelques racines furent utilisés comme boutures et repiqués dans des bacs. Les moins abîmées furent également replantées et déposées dans le fond du bassin en attendant que puisse être rétabli un niveau d’eau permettant de les disposer à la profondeur adéquate. Les irrécupérables furent remplacées par des nouvelles. Et bien-sûr, il fallut colmater la brèche. Mais Dieu qu’elle était de taille !
Le bassin fut à nouveau rempli et quelqu’un que vous connaissez bien poussa même le luxe jusqu’à ressemer du gazon jusqu’au bord de l’eau.
    A votre avis, de l’homme ou de la chienne, qui fut le plus bête ? Toutefois, lorsque son gendre lui donne désormais ses chiennes en pension, il prend soin d’apporter et d’installer une clôture électrique amovible. Prudent, l e propriétaire du bassin attendra malgré tout d’avoir testé l’efficacité du dispositif avant d’introduire diverses variétés de poissons rouges et des carpes Koï, ce qui ne saurait maintenant se faire avant le printemps prochain. « Prudence est mère de sûreté ! »


    

©Daniel
Octobre 2004

 

 

 

Le titre est créé à partir d'une photo de Véro du site "Toutenfotos"
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