C’est
un petit bonhomme tout rond, joufflu et quelque peu ventripotent,
qui semble avoir poussé autant en épaisseur qu’en
hauteur. Ses amis intimes le surnomment « Le rond-point
», car s’il se trouve sur leur chemin, mieux vaut
pour eux le contourner que d’essayer de le croiser. Il
faut dire que la profession d’enseignant qu’il exerça
- sans d’ailleurs beaucoup d’exercice – pendant
une quarantaine d’années a passablement favorisé
sa prise d’embonpoint.
On comprendra donc aisément que
lorsque sonna, pour sa femme et lui, l’heure d’une
retraite bien méritée, c’est à la
campagne qu’ils se retirèrent, dans un pavillon
posé sur un vaste terrain, condition sine qua non pour
occuper sainement leurs loisirs et faire perdre à notre
homme quelques-uns de ses kilos superflus. Il était hors
de question pour lui de vieillir dans un fauteuil !
Et de fait, à peine emménagé,
notre retraité entreprit une multitude de travaux dont
il ne se serait jamais cru capable. Jardinage, terrassement,
maçonnerie, menuiserie… rien ne l’effrayait.
Mais c’était oublier un peu vite que les seuls
efforts qu’il avait fournis pendant toute sa carrière
avaient été de monter les escaliers qui le conduisaient
à son appartement ou dans sa salle de cours, et que la
charge la plus lourde qu’il avait jamais portée
avait sans doute été son cartable.
Aussi son dos supporta-t-il très mal les efforts qu’il
lui imposa, et notre ouvrier souffrit-il très vite d’une
lombalgie qui ne le quitta plus. Force lui fut donc de remettre
sine die la réalisation d’un bassin de jardin qu’il
rêvait pourtant fort de construire au milieu de sa propriété.
Quand un beau jour du mois de juin dernier
son gendre lui proposa de creuser le trou, il resta fidèle
à sa devise qu’il ne faut jamais remettre au lendemain
ce que les autres peuvent faire le jour-même, et c’est
avec un enthousiasme non dissimulé qu’il accepta
l’offre.
Quelques jours plus tard, le bassin
prenait forme. Celle d’un gros haricot de 8 mètres
de long, un peu plus de 2 mètres en ses parties les plus
larges, et 0, 80 mètre de profondeur.
Mais n’allez surtout pas croire que notre homme restait
inactif ! Rien ne l’horripile d’ailleurs plus que
d’avoir à cocher désormais sur certains
imprimés la case « Inactif ». Pensez donc
! Il l’a été toute sa vie ! On ne va quand
même pas l’affubler jusqu’à la fin
de ses jours de ce qualificatif à la connotation quelque
peu péjorative ! Non, non, non ! Il loua un petit camion
avec lequel, mètre-cube par mètre-cube, il transporta
du sable pendant toute une matinée. Le siège du
véhicule étant très inconfortable, il souffrit
du dos presque autant que s’il avait manié pelle
et bêche.
A la suite de quoi notre pépé
regarda transpirer son gendre, se contentant de lui apporter
une boisson fraîche quand il en faisait la demande. Mais
c’est aussi cela, l’amour du travail : savoir et
pouvoir passer des heures à regarder travailler les autres
! Du moins ceux qui travaillent bien !
Lorsque son gendre eut terminé,
ce fut au tour de notre retraité de prendre la relève.
Dès lors, et pendant presque un mois, il sut ce que c’était
que de suer sang et eau. Poussant devant lui sa brouette en
même temps que sa bedondaine, il transporta des mètres-cubes
de sable fin et les régala sur les différents
degrés du trou afin de protéger l’épaisse
et lourde bâche de caoutchouc qu’il lui fallut ensuite
déployer pour recouvrir le fond, les sous-rives et les
rives du bassin afin d’en assurer l’étanchéité.
Comme elle débordait assez largement en deux endroits,
notre bonhomme creusa, lui-même cette fois, deux autres
trous, nettement plus petits ceux-là, mais suffisants
pour y planter roseaux et bambous.
Il découpa alors précautionneusement
la bâche à la forme du bassin, la laissant toutefois
dépasser tout autour de trente à quarante centimètres
qu’il enfouit ensuite dans une petite circonvallation
qu’il recouvrit de terre. La bâche serait ainsi
invisible et solidement maintenue.
Travailleur infatigable (depuis sa retraite !), il transporta
ensuite suffisamment de terre pour réaliser une petite
butte de terre sur et autour de laquelle il empila des pierres
percées et des galets, de façon à former
une cascade qui déverserait dans le bassin une eau claire
et limpide.
Vint enfin le moment tant attendu de
la mise en eau. Plus de 7000 litres d’eau furent nécessaires
pour emplir le bassin jusqu’à ras-bord. Mais n’allez
pas croire que notre brave homme, pourtant courageux s’il
en est, le fit avec un seau. N’oubliez pas que c’est
un intellectuel ! Une pompe électrique puisa l’eau
dans un puits situé à quelques mètres du
bassin.
Néanmoins, tout autre qu’un
haut fonctionnaire du Ministère de la Culture serait
totalement incapable de se faire une idée exacte de la
somme des efforts incommensurables que représenta ce
travail titanesque pour un agent de la Fonction Publique, retraité
de surcroît, et atteint d’un mal de dos chronique.
Mais Dieu que le résultat était beau !
Téméraire jusqu’au
bout, bravant les vents et les marées, n’hésitant
pas à mettre sa vie en péril, il pénétra
courageusement dans le bassin et, tout en apnée, il déposa
en son endroit le plus profond une pompe reliée à
un énorme filtre à deux compartiments installé
derrière la cascade et chargé de restituer dans
celle-ci une eau parfaitement filtrée et oxygénée.
Une seconde plongée, toujours en apnée, lui permit
de mettre en place une deuxième pompe alimentant un jet
d’eau à trois niveaux. Le fin du fin ! La cerise
sur le gâteau !
Je crois qu’il passa sa soirée
à regarder couler et jaillir l’eau. Une légère
brise ondulait la surface de l’eau qui venait lécher
les rives comme les vagues de l’océan qui s’échouent
sur les plages ! Sa femme vint bientôt le rejoindre, bientôt
suivie des voisins puis, m’a-t-on dit, de tous les habitants
du lotissement. Mais je ne saurais me porter garant de la véracité
de cette information ! Et ils restèrent là, béats
d’admiration, jusqu’à la nuit tombée.
Le lendemain matin, les volets à
peine déclos, vous imaginez aisément où
se porta immédiatement son regard. A plusieurs reprises,
il se frotta vigoureusement les yeux. Il se pinça même
pour s’assurer qu’il était réellement
éveillé, et non encore en proie à l’un
de ces cauchemars qui viennent parfois hanter ses nuits. Et
c’est en s’écarquillant les yeux qu’il
avança lentement, l’air hagard, jusqu’au
milieu de sa pelouse. Le jet d’eau, il l’avait fermé
la veille au soir. Mais la cascade, il l’avait bien-sûr
laissé couler. Prêtant l’oreille –
car il ne donne jamais rien – il l’entendit en effet.
Ouf ! Il dut malgré tout se rendre à l’évidence
: le niveau de l’eau avait baissé de moitié.
Qu’était-il donc arrivé ? Certes ses deux
chiens étaient allés s’abreuver plusieurs
fois à cette source nouvelle, mais ils n’avaient
quand même pas pu absorber 3000 litres d’eau !
Et que l’on aille pas dire qu’un
littéraire est incapable de raisonner scientifiquement.
La preuve va vous en être apportée ici même,
car notre homme déduisit immédiatement que si
l’eau s’était échappée du bassin,
c’est qu’il y avait une fuite. Et si fuite il y
avait, elle devait nécessairement se trouver juste au-dessus
du niveau où l’eau s’était arrêtée.
Ca vous en bouche un coin, n’est-ce pas ?
Notre « petit bedon » se
munit donc d’une loupe et, en parfait Sherlock Holmes,
il se mit à inspecter minutieusement la paroi du bassin,
juste au-dessus de la ligne d’eau. Au bout de quelques
minutes et de quelques mètres d’une inspection
digne des plus fins limiers de Scotland Yard, il découvrit
côte à côte trois petits trous. Il eut de
prime abord la tentation d’arrêter là son
investigation mais… s’il y avait eu d’autres
trous ? Voyez comme son intelligence est vive, et profonde sa
réflexion ! Il continua donc de faire patiemment, à
pied et à la loupe, le tour complet du bassin. Fort heureusement
pour lui, il ne remarqua ni autre déchirure ni autres
accrocs.
Il colla donc deux épaisses et
larges rustines, l’une côté face la bâche,
l’autre côté pile. Après avoir fortement
pressé et patienté le temps réglementaire
de 12 heures, il remit en eau et attendit le jour suivant, la
poitrine gonflée par une sourde angoisse.
Le lendemain matin, le bassin semblait
ne pas avoir perdu une goutte d’eau. On attendit toutefois
deux jours encore avant de crier victoire et se glorifier d’avoir
su si promptement repérer et réparer la fuite.
Rien d’anormal ne s’étant passé au
terme de ce délai, on pouvait légitimement penser
que la partie était gagnée. Une dernière
vérification toutefois : une analyse complète
de l’eau. PH, GH, KH, NO2… nous indiquerait si le
bassin était apte à recevoir plantes et poissons.
Las ! Si tout le reste était à peu près
correct, la teneur en nitrites était telle qu’aucun
poisson n’aurait survécu. En conclusion, l’eau
du puits ne convenait absolument pas. Et quelle alternative,
sinon de la remplacer par celle du robinet ? Notre spécialiste
en tout genre emprunta donc une pompe aspirante et entreprit
de vider entièrement son bassin, puis le remplit de nouveau,
mais en se branchant cette fois sur le réseau d’alimentation
en eau potable. Aïe, Aïe, Aïe, gare à
la prochaine facture ! Au bout de quelques jours, une nouvelle
analyse de l’eau fut effectuée. «Ô
rage, Ô désespoir, Ô vieillesse ennemie…
» la teneur en nitrites était toujours la même
!
Notre homme se sentit gagné par
le découragement au point qu’il envisagea un moment
de tout abandonner. Internet est heureusement une mine d’or
et les forums en tout genre y foisonnent. Il en dénicha
un intitulé « Aquajardin », sur lequel on
lui apprit que la présence de nitrites était normale
pendant les trois premiers mois de la création d’un
bassin, et qu’elle allait même encore augmenter
pendant une bonne quinzaine de jours. Il lui fut également
conseillé d’introduire le plus rapidement possible
des plantes flottantes, immergées, oxygénantes…
dont le développement devrait réguler l’équilibre
biologique, et de mettre régulièrement des bactéries
dans le filtre. Nymphéas, jacinthes d’eau, myriophylles
et autres plantes que vous connaissez tous – mais pas
moi – prirent alors place dans le bassin. Au bout d’un
mois, il est vrai que le taux de nitrites avait notablement
diminué, et les plantes se développaient à
vue d’œil. C’était même si beau
que des spots lumineux furent installés à l’extérieur
et à l’intérieur du bassin. Eh oui ! Dans
l’eau, au fond du bassin ! Magnifique ! Les Grandes Eaux
de Versailles !
Fin juillet, sa fille et son
gendre s’absentant pour quelques jours, ils lui confièrent,
comme à l’habitude, la garde de leurs deux chiennes.
Ce sont d’énormes bergers allemands hautes de 2
pieds 3 pouces au garrot, et possédant à elles
deux 8 pattes éléphantines. Aimant le grand air
et habituées à être le plus souvent dehors,
je vous laisse imaginer l’état du carrelage de
la maison lorsqu’elles rentrent les pattes mouillées
ou, pire encore, pleines de terre ou de boue. Après quelques
allées et venues, vous ne savez plus si, pour nettoyer,
vous devez utiliser une serpillière ou passer le motoculteur.
Et si, avec l’âge, la mère est devenue une
bonne grosse bête tranquille, il n’en est pas de
même de sa fille qui, à un an et demi, est joueuse,
remuante, turbulente, ne tenant pas en place et bousculant tout
sur son passage. Elle court en tous sens dans la propriété,
prend un malin plaisir à gratter dans les plates-bandes,
à déterrer fleurs et plantes aromatiques, à
creuser des trous pour chasser le mulot ou tenter de s’échapper
dans la campagne. Elle est à elle seule la tempête
Jeanne et le cyclone Yvan réunis. Il n’y a pas
encore eu de victimes, mais cela ne saurait tarder ! Et l’ennui,
c’est que là où elle passe, les dégâts
ne sont pas couverts par les assurances contre les catastrophes
naturelles. Pourtant…
La veille de leur départ, les
deux chiennes avaient dû avoir le pressentiment que leurs
maîtres allaient venir les chercher, car c’est tout
excitées qu’elles ont couru et joué jusqu’à
la tombée de la nuit. Le lendemain matin, lorsque leur
maître adoptif et heureux propriétaire d’un
superbe bassin de jardin sortit sur la pelouse pour y faire
jouer sa propre chienne Yorkshire, il ne remarqua de prime abord
rien d’anormal. Mais il fut surpris quand, à la
place de la balle de tennis qu’il lui avait lancée,
sa petite chienne lui rapporta un lambeau de plante aquatique.
S’avançant pour aller chercher la balle, il mit
le pied sur un éclat de panier en plastique noir, puis
sur une grosse motte de terre mêlée de tourbe et
de filaments. Un peu plus loin agonisait dans la souffrance
le reste d’un panier spécial pour les plantes d’eau.
Plus loin encore, gisait lamentablement une « typha latifolia
», que vous connaissez tous, et dont l’expulsion,
à la fois du bassin et de son panier, avait dû
être faite avec la plus grande rudesse. Le maître
des lieux commençait à avoir une vague idée
de ce qui s’était passé et craignait le
pire. C’est donc la face à demi voilée qu’il
continua d’avancer vers le chef-d’œuvre qui
lui avait coûté tant d’efforts, de sueur
et de douleurs lombaires. Et là, c’est effectivement
le pire qui l’attendait : les plantes flottantes étaient
déchiquetées, les jolies fleurs de nénuphars
ne possédaient plus qu’un ou deux pétales,
les plantes semi-immergées avaient été
tirées hors du bassin, mises en charpie, et leurs paniers
déchirés. Seuls ceux contenant les nymphéas,
totalement immergés au fond du bassin, avaient survécu
au désastre, ainsi qu’un « Equisetum japonicum
», trop lourd pour être délogé et
qui se dressait fièrement, seul témoin du massacre
dont avaient été victimes ses congénères.
Son contenant portait toutefois les stigmates d’un véritable
acharnement sur lui des puissantes mâchoires qui avaient
vainement tenté de le sortir de l’eau.
Mais, cher lecteur, chère lectrice,
ce n’était pas tout ! Le bassin avait une nouvelle
fois perdu la moitié de son contenu. Et là, pas
besoin d’appeler à la rescousse Sherlock Holmes
et son cher Watson, pas besoin de loupe ou de toute autre lentille
grossissante : la déchirure était énorme,
béante comme celle qu’un maudit iceberg avait ouvert
dans le flanc droit du Titanic.
Notre homme en eut les bras coupés
! Ou, si vous préférez, les bras lui en sont tombés.
Dans un cas comme dans l’autre, le résultat était
le même. Il les a ramassés depuis, mais sans bras,
ce ne lui fut pas facile ! Mais pas plus, en vérité,
que de prendre les jambes à son cou (essayez, vous verrez
!), ce que fit pourtant la chienne dévastatrice lorsqu’elle
prit conscience qu’un terrible courroux s’abattait
sur elle. Elle revint toutefois bien vite et vous remarquerez
au passage (si ce n’est déjà fait !) à
quel point la notion de bien et de mal varie d’un être
ou d’un individu à l’autre. En effet, la
chienne ne semblait absolument pas comprendre pourquoi son maître
se mettait en colère ; elle paraissait complètement
ignorer que c’était elle-même la cause de
cette ire, et elle ne se sentait en tout cas nullement responsable
d’une quelconque mauvaise action. Bien au contraire, elle
se mit à gambader fièrement autour de son maître
de quelques jours et de ce qui avait été son cher
bassin, semblant même chercher dans son regard ou son
attitude une récompense ou au moins un compliment pour
le magnifique travail qu’elle avait accompli, au risque
de se noyer ou de s’y casser les dents. S’apercevant
que des larmes roulaient sur ses joues, elle vint même
le consoler en se frottant contre ses jambes.
Que vouliez-vous qu’il fît
? Qu’il abattît une bête qui, quoique fautive,
lui témoignait tant d’amitié ? Qu’il
se tirât lui-même une balle dans la tête ?
Il caressa le coupable animal qui le remercia d’une grosse
léchouille, et il se mit en devoir de ramasser tous les
débris. La chienne le suivit pas à pas et lui
en rapporta même quelques-uns qu’elle déposa
à ses pieds. Des paniers furent rachetés, ceux
des morceaux de plantes qui possédaient encore quelques
racines furent utilisés comme boutures et repiqués
dans des bacs. Les moins abîmées furent également
replantées et déposées dans le fond du
bassin en attendant que puisse être rétabli un
niveau d’eau permettant de les disposer à la profondeur
adéquate. Les irrécupérables furent remplacées
par des nouvelles. Et bien-sûr, il fallut colmater la
brèche. Mais Dieu qu’elle était de taille
!
Le bassin fut à nouveau rempli et quelqu’un que
vous connaissez bien poussa même le luxe jusqu’à
ressemer du gazon jusqu’au bord de l’eau.
A votre avis, de l’homme ou de
la chienne, qui fut le plus bête ? Toutefois, lorsque
son gendre lui donne désormais ses chiennes en pension,
il prend soin d’apporter et d’installer une clôture
électrique amovible. Prudent, l e propriétaire
du bassin attendra malgré tout d’avoir testé
l’efficacité du dispositif avant d’introduire
diverses variétés de poissons rouges et des carpes
Koï, ce qui ne saurait maintenant se faire avant le printemps
prochain. « Prudence est mère de sûreté
! »
©Daniel
Octobre 2004
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